jeudi 5 février 2015

La déferlante djihadiste…



La déferlante djihadiste… 
entretien avec l’auteur des Égarés

vendredi 26 décembre 2014


Le djihadisme wahhabite vint de se manifester une fois de plus de façon spectaculaire en Australie et au Penjab, à Peshawar, mais également à Brooklyn et à un moindre degré en France, à Joué-lès-Tours et à Dijon, montrant à quel point il constitue une menace globale, ceci pour les musulmans en priorité. Jean-Michel Vernochet avec Les Égarés, a produit une analyse approfondie d’une caricature d’islam parce que théologiquement dévoyé. Un livre que tous ceux qui se soucient de comprendre les tragédies du Levant, du Caucase, d’Asie centrale et d’ailleurs, devraient avoir lu. Car le wahhabisme, doctrine qui prône l’obligation schismatique de la conversion par la violence, tend à s’imposer non seulement dans la Maison de l’Islam, mais aussi partout ailleurs comme étant la nouvelle orthodoxie. Le drame inouï qui vient de frapper une école au Pakistan apporte une nouvelle preuve de la diffusion de cette idéologie dévastatrice à l’échelle planétaire. Un phénomène dont il est indispensable de démêler les racines si l’on veut le contrer et le combattre partout où le danger grandit, à la périphérie des grandes cités européennes et dans les régions que menace le chaos de la guerre… en Orient, Proche ou lointain, au Sahel et en Afrique de l’Ouest, ou encore au Xinjiang chinois.

Q- Le wahhabisme se diffuse aujourd’hui largement sein de l’islam sunnite en Europe. Pourtant, selon vous, il n’est ni sunnite, ni même musulman au sens traditionnel de ce terme. Expliquez-nous ce paradoxe. 

Jean-Michel Vernochet.

Si l’on se donne la peine d’aller consulter les innombrables docteurs de l’islam dont les travaux sont accessibles sur la Toile, on s’aperçoit que le wahhabisme, l’idéologie des égorgeurs du Daech, constitue une véritable rupture épistémologique par rapport à la tradition islamique classique, mais aussi par rapport à ce qu’il convient de nommer l’islam populaire. Ayant évoqué personnellement, de vive voix, cette question avec l’érudit militant Sheikh Imran Hossein, celui-ci s’est montré en plein accord avec cette définition de la doctrine wahhabite. Nous sommes convenus qu’il s’agit bien d’une hérésie schismatique que les savants musulmans, mais aussi les intellectuels laïques arabes, désignent sous le terme de dajjâl, dont la traduction la plus exacte serait l’antéchrist 1 !En donnant à connaître dans mon ouvrage les analyses d’oulémas dont la science islamique est avérée, mon intention a été de fournir des éléments incontestables pour éclairer la nature fondamentalement divergente du wahhabisme par rapport à l’islam traditionnel. Un angle de vue qui échappe entièrement aux Occidentaux, lesquels ne connaissent à peu près rien en matière d’islam à part le résumé très sommaire qu’en donnent certains théologiens chrétiens hélas dogmatiques, mais qui eux-mêmes, le plus souvent, croient tout savoir à partir de ce qu’en dit la grande presse écrite ou audiovisuelle… presse dirigée par des gens dont l’intérêt premier est de nous aveugler autant que possible, ceci pour mieux nous conduire, volens nolens, vers la fournaise de possibles guerres civiles. Le préjugé le plus répandu étant que l’islam est un bloc monolithique. Bien que l’islam soit à l’évidence multiple, à commencer dans ses diverses interprétations jurisprudentielles de la loi coranique. Soulignons que cette navrante ignorance de ce qu’est l’islam réel n’est pas l’apanage des seuls non-musulmans. Dans l’Union européenne la plupart des jeunes gens issus de l’immigration n’ont de leur religion qu’une connaissance extrêmement sommaire. Dès lors il est facile de les influencer en leur prêchant un islam soi-disant originel, pur et infalsifié… à l’image des lois de la concurrence libérale qui doit tendre par tous les moyens, y compris coercitifs, à devenir « pure et parfaite » dans le paradis terrestre de l’hypercapitalisme. On voit ici le danger qu’il peut y avoir à confondre tous les visages de l’islam et notamment à le réduire à sa caricature takfiriste. Si l’islam se limitait aux différentes expressions du wahhabisme, et bien la guerre totale entre civilisations serait proche. Nous parlons d’une guerre opposant un milliard d’Occidentaux de culture chrétienne à un milliard et demi de musulmans. La folie et l’absurdité d’une telle perspective saute aux yeux. Pourtant ce choc des cultures, certains - à l’instar de ces penseurs doublés d’agitateurs que sont en France les Jacques Attali, les Bernard-Henri Lévy et tant d’autres, notamment dans les think tanks néoconservateurs de Washington - le présentent comme probable sinon comme inéluctable. Et l’on sait que l’influence de ces maîtres penseurs peut aller, comme dans le cas de la Libye, jusqu’au bain de sang et au chaos durable. Pour répondre plus précisément à la question, nous retiendrons que le wahhabisme est un littéralisme exacerbé. De ce seul point de vue il est exorbitant de la foi islamique telle que révélée dans le Coran. Pour illustrer ce propos rappelons que la prédication du juriste Abdul Wahhab [Abdelwahhab 1703-1792] se développe en prenant chaque mot, chaque phrase de la Récitation au strict pied de la lettre. C’est-à-dire dans son sens littéral absolu au point qu’il en arrive à faire dire au Coran des énormités phénoménales. Ainsi Dieu serait concrètement assis sur un trône et aurait une jambe en enfer 2. Chaque musulman voit bien que doter Allah d’un corps matériel a quelque chose de particulièrement incongru… nul n’ignorant que ce type de représentation est purement métaphorique. Il s’agit d’une image et non d’une description anthropomorphique de Dieu.

Les « savants » wahhabites

Mais cela ne serait rien si ce littéralisme, cette lecture primaire, primitive du Coran ne conduisait les adeptes du wahhabisme, au prétexte d’un retour aux sources, autrement dit d’une Salafiya, d’une imitation de la vie du Prophète, à la négation des principes mêmes de l’islam… Ou à réduire le Coran à une lecture juridique restrictive à l’extrême manipulée en fonction des besoins de conquête politique et de consolidation d’un pouvoir temporel… celui de la famille régnante d’Arabie ou des multiples avatars des Frères musulmans comme en Turquie avec le régime islamo kémaliste d’Erdogan Ier ! Pire, les wahhabites en sont venus à inventer un VIe Pilier de la foi islamique. À savoir une obligation cachée qui serait celle de la conversion par la force des incroyants ou des mauvais croyants et apostats… ce qui concerne en l’occurrence tous les chiites et les courants soufis ainsi que la plus grande partie des musulmans sunnites dont les pratiques religieuses seraient entachées de mécréance. Pour ce faire les wahhabites ont inventé de toute pièce un Devoir de Guerre sainte. Une interprétation dévoyée du djihad qui est avant tout – n’en déplaise aux malveillants de toutes obédiences - un effort de perfection individuel. Au départ une guerre intérieure à soi-même, guerre contre nos faiblesses, nos passions et la tentation du Mal , laquelle nous habite ou nous guette en permanence. Ce faisant les wahhabites, en imposant l’obligation du djihad, ont commis ce que docteurs désignent sous le terme de bid’a, une innovation blâmable. L’innovation étant fondamentalement interdite en islam, conformément au hadith : « Le livre de Dieu délivre le discours le plus vrai. Le meilleur enseignement est celui de Mahomet. Les inventions sont les pires des choses. Toute invention est une innovation. Toute innovation est une aberration, et toute aberration conduit à l’enfer » An Nassi, Sunan, 3/188. De la même manière Hassan el-Banna, fondateur des Frères musulmans, fait de la guerre sainte une obligation nécessaire et incontournable et ne pas y répondre ou fuir le combat, serait à mettre au rang des péchés capitaux méritant la Géhenne, les feux de l’Enfer. El-Banna fera diffuser à ce sujet une « lettre » à l’attention de ses suiveurs où il procède précisément à une « innovation » en accolant au nom du Prophète le titre de « Seigneur des Moudjahidine ». El-Banna désigne en outre « le combat des mécréants et la conquête » comme étant le vrai jihad par opposition à « celui de l’âme » comme les musulmans le croient à tort et à l’ordinaire… !

Q- Historiquement les Britanniques ont instrumenté le wahhabisme pour lutter contre l’Empire ottoman tombé entre les mains des dönmeh révolutionnaires affublés de l’étiquette « Jeunes Turcs ». Aujourd’hui la Turquie que vous qualifiez d’islamo-kémaliste soutient le califat wahhabite, en l’occurrence l’État islamique, tandis que celui-ci vient de désigner la monarchie wahhabite saoudienne comme son deuxième ennemi après le chiisme. Comment expliquer ces contradictions ?

Beaucoup de questions et peu faciles. D’abord le but des Britanniques n’était pas au XIXe siècle de s’emparer de l’Empire ottoman déjà plus ou moins moribond et en proie à la montée d’irrépressibles forces. Ces forces qui allaient le renvoyer au néant s’incarnaient principalement dans les Jeunes Turcs du Comité union et progrès. C’est ce mouvement révolutionnaire se revendiquant de la Révolution française et ses racines se situaient à Paris, Genève, Rome et Londres, qui allait être l’acteur principal de la débâcle. De l’effondrement du pouvoir ottoman et de la prise du pouvoir en 1913 par le triumvirat Jeunes Turcs, sortiront le génocide arménien et la dictature kémaliste. Régime athée qui s’établit à l’ombre des potences et n’aurait pas vu le jour sans l’actif soutien des Loges anglaises, françaises et italiennes… et celui de Lénine et de la bureaucratie bolchévique et. Un fait peu documenté, peu connu, mais authentique. Pour revenir à l’Empire britannique, au cours du XIXe siècle, presque toute sa politique à l’égard de la Sublime Porte (Constantinople) sera déterminée par un souci exclusif : assurer la protection de la Route des Indes. Sécurité qui implique la complète maîtrise géographique du Golfe arabo-persique. Revenons un instant en arrière pour bien saisir le contexte, à la fois de l’écroulement de l’Empire ottoman et du surgissement consécutif d’un royaume wahhabite du Hedjaz et du Nejd… La guerre de Crimée de 1853 à 1856 voit l’Angleterre alliée à la France, venir au secours des Osmanlis contre la Russie. La question qui se pose à cette époque se présente sous la forme d’une alternative : démembrer l’Empire (mais comment s’entendre sur son partage ?) où le maintenir en coma dépassé afin de stabiliser la région, avec toujours en arrière plan la lancinante question pour Londres de la sécurité des voies maritimes et terrestres vers les Indes. Le sort de l’Homme malade est de fait en suspens depuis le début du XIXe siècle. Un statu quo explicite s’étant établi entre les puissances chrétiennes - Angleterre, Allemagne, Russie, France, Grèce, Italie – qui gelait en quelque sorte les ambitions des uns et des autres. Nul ne voulait hâter une chute, au demeurant inévitable, mais qui eut compromis ou remis en question le précaire équilibre des forces dans la région. C’est ce qui explique la clémence du traité d’Andrinople signé en septembre 1829 à l’issue de la guerre russo-turque, le Tsar ayant estimé qu’un Empire ottoman décadent, épuisé par la dette contractée auprès des charognards de la finance internationale, était encore préférable au chaos. Une forme de sagesse géopolitique qui n’a plus guère cours aujourd’hui…Ce long rappel était nécessaire pour montrer à quel point dans ces affaires le pragmatisme l’emporte sur toute autres considérations, à commencer d’ordre religieux. Plus tard, en instrumentant pendant la Grande Guerre les tribus wahhabites dissidentes du Nejd contre la Porte au moment où l’Empire est déjà virtuellement mort, Londres ne vise plus qu’à détruire la puissance ottomane alliée du Reich allemand, et rien d’autre. L’aspect religieux est ici subsidiaire, accessoire. La guerre mondiale fait rage et le triumvirat Jeunes Turcs qui a pris le pouvoir à Constantinople 3 en 1913, a en effet choisi d’associer son destin à celui de l’Allemagne dont l’influence économique dans l’Empire est immense… et il entend profiter du tumulte de la guerre pour conduire à grande échelle une politique d’épuration ethnique à l’encontre de toutes les communautés chrétiennes de l’empire. Avec, à n’en pas douter, des arrières pensées messianiques et une haine eschatologique que bien peu osent encore aujourd’hui évoquer. S’ouvre alors un abîme dans lequel la majorité de la nation arménienne va, entre 1915 et 1916, se trouver engloutie. Une politique génocidaire que poursuivra et complétera Kemal Pacha (Atatürk) bien au-delà de la défaite des Jeunes Turcs et de la victoire alliée de 1918, en particulier en 1924 à l’occasion des transferts massifs de populations chrétiennes d’Anatolie prévus par le Traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923. Traité par lequel se clos définitivement la Grande Guerre sur son front oriental. Notons que l’athée fanatique, compagnon de route du Comité Union et Progrès, qu’est Kémal Pacha n’aura été, en poursuivant l’ethnocide commencé 4 par ses prédécesseurs, qu’un précurseur du nettoyage ethnoconfessionnel conduit actuellement, mais à beaucoup plus petite échelle, par les djihadistes salafo-wahhabites au Nord de l’Irak contre les Catholiques assyro-chaldéens et les Yézidis…Mais revenons aux années charnières de la Première guerre mondiale. Pour les Alliés l’heure est au dépeçage d’un Empire qui a vécu et dont les nouveaux maîtres dönmeh ont fait un mauvais choix stratégique, celui du Reich allemand. Tandis que des rébellions armées éclatent de toutes parts, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Palestine, en Égypte… Londres et Paris se répartissent par anticipation en 1916 avec l’accord secret Sykes-Picot, les dépouilles de l’Empire… ceci en se moquant des promesses d’indépendance faites aux Arabes ayant combattu à leurs côtés. Les Anglais vont pour leur part, à partir de 1916, utiliser le wahhabisme pour sa dynamique, sa force explosive, en tant que fanatisme et idéologie de conquête, afin d’asseoir durablement et solidement leur contrôle sur la Péninsule arabique. Quant à la situation actuelle, sans doute faut-il n’y voir que des rivalités entre pouvoirs concurrents. Si l’on regarde l’histoire du Proche-Orient, en particulier ce dernier demi-siècle, nous assistons à une lutte perpétuelle pour tenter de parvenir au leadership régional. Ce fut vrai pour Gamal Abdel Nasser, Hafez el-Assad, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein, sans compter l’État hébreu dont le rôle dans la destruction de ses voisins et ennemis potentiels, est une donnée de base. Maintenant ce sont Téhéran, Ankara, Ryad qui sont en lice avec le même objectif, indépendamment de leur identité confessionnelle. C’est par conséquent en terme de concurrence que j’interprète les luttes souvent sanglantes qui opposent entre elles les différentes factions salafo-wahhabites. Et parmi elles les divers mouvements combattant en Syrie, au premier rang desquels l’État islamique. De la même façon, la dimension sectaire des divergences entre l’Arabie wahhabite, la Turquie islamiste, Daech, n’est en fin de compte qu’accessoire au regard des ambitions hégémoniques au moins régionales qui opposent les uns et les autres… d’autant que le fonds idéologique wahhabite est partagé par tous, y compris les Frères musulmans même s’ils ne le revendiquent pas ouvertement.

Q- La Confrérie des Frères musulmans a pris la direction des organisations musulmanes en Europe - en France via l’UOIF- mais elle vient d’échouer dans ses tentatives de prise du pouvoir à l’occasion des Printemps arabe, en Syrie, en Égypte et en Tunisie. Que dire de cette société secrète dont l’histoire est une longue suite de coup d’États manqués ?

Une société qui ne paraît pas spécialement secrète parce que l’étude historique fait apparaître des objectifs sans fard : à savoir l’instauration d’un « islam politique » rigoriste, ce que l’on nomme ordinairement l’islamisme… Je vais risquer une analogie : la Fraternité est le faux nez, la vitrine politique du wahhabisme. À ce titre on pourrait comparer le Mouvement des Frères musulmans aux mencheviks, ces modérés rivaux des communistes ultra, les bolchéviques qui prennent le pouvoir en Russie en octobre 1917. Un an plus tard, en octobre 1918, une même révolution messianique interviendra dans l’Allemagne vaincue. Mais cette fois ce sont les réformistes socio-démocrates qui l’emportent sur les socialistes révolutionnaires en les éliminant physiquement, et fondent la République de Weimar en août 1919… avec d’ailleurs le peu de succès que l’on sait.

Q- Bolchévisme/wahhabisme, même messianisme même barbarie ?

Dans l’histoire cette sorte de binôme idéologique, réformateurs et ultras, est récurrente. Ce serait à tort que l’on penserait la comparaison entre bolchéviques et wahhabites tirée par les cheveux : celui qui creuse un peu découvre une même inspiration messianiste dans le communisme totalitaire des léninistes qui va immédiatement éradiquer quelque deux millions de Chrétiens orthodoxes… et dans la communauté de l’Ikhwan [la Fraternité] que fonde Ibn Séoud en 1912 pour partir à la conquête du Hedjaz et du Nejd. L’Ikhwan est sorte de kibboutz collectiviste, un kolkhoze à vocation militaire, une phalange guerrière vouée à la purification de l’islam et à l’invasion territoriale. Séoud détruira ce Golem en 1929 avec l’aide des forces armées britanniques… lorsque l’Ikhwan commencera à menacer son propre pouvoir. Bref pourquoi les Frères musulmans ont-ils rencontrés si vite l’échec ? Parce que tous ces mouvements sectaires, à l’instar de nos actuels démagogues pseudo socialistes, sont des idéologues tournés essentiellement vers la prise du pouvoir… et non la gestion réaliste des affaires publiques qu’ils se montrent rapidement incapables d’exercer. Car ces mouvements sont en fait résolument étrangers au monde réel, à ses contraintes implacables, concrètes, immédiates. Ce n’est pas leur préoccupation. À l’heure actuelle, le Parti socialiste en France supporte à son tour les conséquences de cette règle intransgressible : s’avèrent inopérantes les promesses, la démagogie, la logorrhée, la volonté abstraite de changer la nature de l’homme et des choses, toutes choses qui se fracassent à un moment ou à un autre sur le mur de la réalité. Ce pourquoi les islamistes qui veulent mettre l’islam au service de leurs ambitions personnelles, ou de celles de leur mouvement, sont toujours voués à l’échec sauf à se maintenir par la force et à trouver comme M. Erdogan un compromis entre islamisme autoritaire et nationalisme. Les populations égyptiennes et tunisiennes, plus démunies, moins patientes, déjà échaudées, et peut-être moins apathiques que les Français en particulier et les Européens en général, n’ont pas mis longtemps à comprendre et à se débarrasser de leurs parasites. Notez qu’au cours du XXe siècle, à chaque fois, la faillite des idéocrates a été suivie par l’instauration de régimes forts qui en prenaient le contre-pied… Si vous regardez la vague de socialisme maçonnique qui déferle sur l’Europe après la Première guerre mondiale, celle-ci aboutit logiquement à des dictatures : en Hongrie où l’amiral Miklós Horthy succède au sanguinaire social-démocrate Béla Kun, futur commissaire politique de Lénine ; idem en Italie avec Mussolini ; en Espagne avec Primo de Rivera et en Allemagne avec qui vous savez. Des exemples indiscutables… De la même façon en Égypte, le régime militaire du général Abdel Fattah al-Sissi a succédé aux Frères musulmans. Il n’est pas assuré que la Tunisie échappe à cette règle et qu’elle ne connaîtra pas à terme un successeur à Ben Ali. Pour ce qui est de la Syrie la tentative de subversion par les Frères a rapidement montré son vrai visage et elle est certainement en train d’échouer comme cela était prévisible. Quant à la France nul ne sait ce qu’il adviendra après la présente liquidation sociétale et économique de la France par la clique au pouvoir. De plus en plus nombreux sont ceux qui désormais parlent à haute voix d’insurrection populaire.

Q- Vous dites que les Frères musulmans et le wahhabisme ont beaucoup en commun, pouvez-vous nous en dire plus ?

Sans être « une société secrète wahhabite », les Frères musulmans n’en sont pas moins l’un des prolongements de la secte mère dont le siège est à Riyad. Un travail minutieux de comparaison entre les doctrines et les programmes mériterait d’être conduit. Mais insistons sur un point déjà évoqué : le wahhabisme de même que la jamiat al-Ikhwan al- muslimin sont essentiellement, avant tout des outils idéologiques c’est-à-dire non religieux sous leurs oripeaux de puritanisme. Ce sont des moyens idéocratiques de conquête et rien d’autre. D’évidence le wahhabisme n’est pas la simple et pure expression d’une foi vivante, mais sa caricature outrancière. Les musulmans ne s’y trompent qui le dénoncent comme tel. Ce sont les docteurs de l’Iilam qui le disent à tout bout de champ, pas votre serviteur. C’est-à-dire tous ceux dont l’Occident paresseux n’entend pas la voix parce qu’il est plus facile de faire de la sociologie de bazar dans les banlieues des métropoles européennes à forte densité d’immigration… que de se pencher avec quelque humilité sur la dimension théologique du phénomène djihadiste et de son soutien proactif par cet autre puritanisme qu’est le calvinisme anglo-américain lorsqu’il se fait l’instrument d’un impérialisme sans âme ni entrailles.Fait aujourd’hui oublié, l’Association des Frères musulmans que crée Hassan el-Banna en 1928 accueille aussitôt après sa naissance des membres de l’Ikhwan qui fuient le Nejd pour échapper aux représailles d’Abdelaziz ibn Séoud. Ce sont ces hommes qui formeront le noyau dur de la nouvelle Fraternité égyptienne. Lorsqu’en 1954 la Confrérie est dissoute par Nasser, en sens inverse, les cadres de la Confrérie partiront naturellement se ressourcer à Riyad. In fine, de la Confrérie naîtra dans les années soixante-dix le Jihad Islamique égyptien, devancier de Daech, qui visait au rétablissement du califat en Égypte. C’est ce que vient d’accomplir l’État islamique avec la bénédiction des « alliés frères ennemis » d’Ankara, Londres, Paris, Ryad, Doha, Washington, Amman et Tel-Aviv.

Q- Les Britanniques ont soutenu le développement du wahhabisme, puis les États-Unis. Aujourd’hui les Frères sont même représentés au sein du Conseil national de sécurité à Washington. Peut-on dire de la Confrérie ce que vous dénoncez pour le wahhabisme, à savoir que ces formations seraient au sein du monde musulman les voies et moyens de détruire l’islam de l’intérieur ?

L’expansion continue du wahhabisme au cours du siècle passé est étroitement liée à celle du modèle financier, économique et sociétal anglo-américain. Le sort de la Péninsule arabique a été indissolublement lié depuis 1945 et jusqu’à aujourd’hui à l’Amérique-Monde… laquelle forme une sorte d’hydre à têtes multiples dont les principales sont Manhattan, Chicago (la bourse mondiale des matières premières), Washington avec la Réserve fédérale, la Cité Londres, Bruxelles pour l’Otan, Francfort, siège de la Banque centrale européenne et Bâle qui abrite une super société anonyme, au sens juridique, la Banque des banques centrales, en un mot la Banque des règlements internationaux ! À ce titre il serait réducteur de ne voir dans l’idéologie wahhabite qu’un instrument d’influence voire de domination régionale. Le monde musulman représente un milliard et demi d’individus. Prendre leur contrôle est enjeu de taille. Dans cette perspective sans doute faut-il voir dans l’idéologie wahhabite une tentative sans équivoque de subversion de l’islam. En d’autres termes, la version islamique, à savoir « adaptée à l’islam », de la nouvelle religion globale qui tend à s’imposer à toutes les nations et tous les peuples, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. Religion sociétale, religion de mutation civilisationnelle qui précède et accompagne la progression d’un mondialisme cannibale. Une religion destinée à se substituer à toutes les autres et que l’on peut désigner à bon escient comme le « monothéisme du marché ».Il est patent que le wahhabisme cohabite parfaitement avec l’anarcho-capitalisme. Cela peut sembler étonnant mais c’est indéniable. Ce puritanisme barbare est destiné, ou mieux prédestiné, à remplacer l’islam traditionnel avec son attachement désuet pour des valeurs morales traditionnelles par essence compassionnelles. Aux purs tout étant pur, le wahhabisme rend licite le meurtre d’autrui dès lors que celui-ci ne se soumet pas intégralement à une même et inexorable loi chariatique… tout comme la démocratie universelle et humanitarienne que les États-Unis s’emploient à imposer par la force des armes aux quatre coins de la planète. La Grande Amérique voit sa Destinée manifeste s’incarner dans un droit sans limites à tuer tous ceux qui se montrent rétifs à entrer de plein gré dans la matrice démocratique judéo-protestante made in America. Bref si le wahhabisme est un instrument, il est celui d’une destruction intérieure programmée de l’islam… tout comme le messianisme marxisme, puis son successeur le freudo-marxisme libéral-libertaire, ont poursuivi et poursuivent une œuvre de mort analogue dans nos société postchrétiennes.

Q- Il existe actuellement trois États dont le wahhabisme est la religion officielle : l’Arabie saoudite, le Qatar et Sharjah, membre des Émirats arabes unis. Peut-être également bientôt la Cyrénaïque. Pourtant ces États se livrent entre eux une guerre sans merci. Comment l’expliquer et quels en sont les enjeux ?

À question complexe réponse élémentaire. Autrefois les tribus lançaient les unes contre les autres des raids, des razzias. Aujourd’hui ce ne sont plus de bandes de pillards mais des États. Nous sommes passés dans une dimension supérieure. Cependant le principe reste le même. Les États occidentaux partagent tous la même idolâtrie pour une démocratie d’apparences, ça ne les empêchent pas de chercher à s’entre-déchirer, ne serait que par le truchement d’une guerre économique inexpiable. « Une guerre qui ne dit pas son nom » mais qui n’en est pas moins impitoyable, qui ne connaît ni ami, ni allié… « Une guerre à mort » avait dit feu Mitterrand 5. Des guerres au final idéologiques et sociétales. Regardez du côté de la Russie et du Donbass, une assez bonne illustration de ce propos. Tout s’éclaire si l’on comprend que les différents États wahhabites et les diverses variantes des Frères musulmans – parmi lesquelles le Parti pour la justice et le développent de Recep Tayyip Erdogan - ne poursuivent justement pas l’accomplissement de la parole de Dieu sur terre, ni aucun but transcendant, mais bien plutôt des objectifs de pouvoir purement matériels. Leurs ambitions sont celles de la puissance. Partant leurs intérêts, leurs stratégies et leurs alliances ne sont pas exactement les mêmes. Dans les faits ils sont le plus souvent en désaccord et presque toujours rivaux. Cela peut sembler trivial – au sens français du terme – mais si l’on veut comprendre la marche du monde, regardons une production hollywoodienne relative à une guerre de gangs mafieux, tout y est dit ! L’on s’y étripe à qui mieux-mieux pour un territoire, un marché, une position dominante, une affaire de préséance. S’il existe des différences entre ces guerres de clans et celles de la diplomatie armée, du hard et du soft power, elles ne sont que d’échelle, pas de nature.

Q- Al-Qaïda se définit comme wahhabite, pourtant l’un de ses principaux fondateurs et actuel chef, Ayman al-Zawahiri est un ancien Frère musulman. En réalité, si tous les leaders du terrorisme international se déclarent wahhabites, la plupart d’entre eux sont d’anciens Frères musulmans. Selon vous, l’idéologie actuelle du jihad est-elle wahhabite ou vient-elle de la société secrète des Frères musulmans ?

Je ne crois pas que la question soit, à ce stade, totalement pertinente : avant ou après l’œuf…dans la mesure où il s’agit des deux visages d’une même idéologie ! L’une et l’autre se sont développées et affirmées avec le soutien de l’empire britannique : soutien armé pour le Troisième royaume wahhabite du Nejd et du Hedjaz, et financier en Égypte pour la Confrérie. Ainsi wahhabisme et Fraternité sont déjà consubstantiels l’un à l’autre ayant en commun les mêmes parrainages à Londres et Washington, ultimement à Ryad. Pour ce qui est du djihad 6 proprement dit nous avons vu qu’en Égypte la nouvelle Ikhwan a engendré une organisation de lutte armée, le Djihad islamique, en application de la doctrine wahhabite postulant l’existence d’un Sixième Pilier, celui de la guerre sainte, inconnu de l’islam classique. Soit l’obligation de convertir par la contrainte, par le fer et le feu si nécessaire. En cela le wahhabisme fait de la violence une dimension structurelle qui ne peut que susciter en Occident le rejet le plus catégorique. Nous sommes là effectivement dans une logique de choc frontal entre cultures et civilisations. Cela ouvre de sombres perspectives dans et pour nos sociétés, surtout si les Musulmans qui y sont intégrés se trouvaient un jour prochain mis en demeure, en raison de la diffusion extensive d’une fausse semblance de l’islam, de choisir leur camp. Les terribles années qu’a connues l’Algérie au cours de la décennie quatre-vingt-dix ne seraient certainement rien à côté de ce que les communautés musulmanes européennes seraient appelées à vivre… parce que comme nous pouvons le constater partout, ce sont les musulmans qui sont les premières cibles et les premières victimes du wahhabisme.


Notes : 
(1) « La tradition islamique reconnaît la venue, vers la fin des temps, d’un homme qui trompera le monde, appelé Al-Masîh Ad-Dajjâl, le Messie Imposteur, ou si l’on veut l’Antéchrist… Son idéologie sera purement matérialiste, bien que présentée de façon messianique, et qu’il ne se servira des valeurs humanistes que dans une perspective terrestre, en niant le retour à Dieu et le Jugement dernier. Sa civilisation sera borgne, en ce sens qu’elle prétendra s’organiser indépendamment des commandements divins. L’œil du grand architecte des Lumières et d’un nouvel ordre mondial apparaît ainsi au sommet de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, tout comme sur le dollar américain. Est-ce vraiment un hasard ? Le philosophe Nietzsche, avant de sombrer définitivement dans la folie, avait évoqué dans un ouvrage intitulé « L’Antéchrist » la nécessité d’inverser les valeurs pour accéder à une civilisation définitivement débarrassée des entraves de la spiritualité chrétienne, qu’il jugeait maladive » [haniramadan.blog26août09].

(2) « Le premier point qui fonde le dogme wahhabite, c’est le Tachbih, c’est-à-dire l’assimilation d’Allah à Ses créatures (l’anthropomorphisme). Les wahhabites posent comme règle fondamentale qu’il faut prendre au premier sens, dans les textes sacrés, toutes les expressions équivoques au sujet du Créateur, alors que ces expressions ont pour but d’exprimer la majesté, la puissance, la miséricorde, l’agrément ou d’autres attributs dignes de la divinité. Ainsi, ils en sont venus à dire que le Créateur serait un corps assis sur un Trône, ayant des mains du côté droit, qu’Il se déplacerait, s’étonnerait, rirait, qu’Il aurait un pied qu’Il mettrait dans l’enfer ». Cf. http://www.sunna.info « Qui sont les wahhabites ? ».

(3) Constantinople née le 11 mai 330 perd son statut de capitale en 1923 et en 1930 prend officiellement le nom d’Istamboul (Istanbul) dans le cadre de la politique de turquisation mise en œuvre sous la férule d’Atatürk.

(4) 1914 est la DATE charnière qui marque il y a cent ans le commencement de la Grande Guerre et le début du génocide final des Chrétiens de l’Empire ottoman par les Jeunes Turcs dönmeh qui ont pris le pouvoir à Constantinople en 1913. En ce qui concerne les Assyriens [Chrétiens syriaques], le nombre des victimes varie selon les auteurs. Certains avancent, outre le million et demi d’Arméniens engloutis dans d’infernales marches de la mort dans les steppes arides de Lycaonie et de Syrie, le chiffre de 270 000 morts. Des recherches plus récentes ont révisé cette estimation à la hausse en évoquant de 500 000 à 750 000 morts entre 1914 et 1920, soit environ 70 % de la population assyrienne de l’époque. Rappelons que la Grande Guerre ne prendra fin en Orient qu’en juillet 1923 avec le Traité de Lausanne conséquence de la défaite grecque du 13 septembre1921. Kemal Pacha [Atatürk], poursuivra cependant jusqu’à sa mort [10 nov.1938] sa politique de purification ethno-confessionnelle. À telle enseigne qu’en 1937, il scellera son règne de sang par un ultime massacre dont les Kurdes alevis de Dersim feront les frais… dix mille morts au bas mot. Reste que pour nos contemporains Kémal demeura encore longtemps le prototype du héros inoxydable. Voir G.W. Rendel, « Mémoire Du Bureau des Affaires Étrangères sur les Massacres et les Persécutions commises par les Turcs sur les Minorités depuis l’Armistice » 20 mars 1922. Selon Manus I. Mildrasky in « The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century » 2005, les estimations les plus sérieuses fixent à 480 000 le nombre de Grecs d’Anatolie qui finirent leurs jours à l’abattoir humain. Au demeurant l’État turc héritier de la dictature kémaliste, ne cessera jamais de nier la planification de ces exterminations massives et par suite la réalité du génocide des Chrétiens de l’empire ottoman… Un Empire à l’agonie tombé aux mains de révolutionnaires aussi impitoyables que ceux qui sévissaient alors en Russie. Des Révolutions sœurs par les liens d’étroite consanguinité qui d’ailleurs les unissaient.

(5) « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort » François Mitterrand in Georges-Marc Benamou « Le dernier Mitterrand » 1997.

(6) Le takfirisme wahhabite a été prêché très tôt et ce serait une erreur de le considérer comme un phénomène contemporain limité aux seules zones où il sévit aujourd’hui. Certes la manne pétrolière lui a donné un essor inouï mais il est déjà actif aux Indes dès le début du XIXe siècle où Sayyed Ahmed vers 1824 après un pèlerinage à La Mecque, prêche le wahhabisme au Pendjab. Il entend mettre en pratique « l’obligation absente » de la guerre sainte. En 1826 ayant rassemblé une armée à Peshawar, il appelle au djihad contre les Sikhs et l’année suivante se proclame Commandeur des croyants, amir al-muminn. un titre qui sera également celui de Mollah Omar avant la chute du régime des Taliban à l’automne 2001. En 1830 Sayyed Ahmed prend Peshawar mais périt en 1831 au cours de la bataille de Balakot. Il faut attendre 1870, après un demi-siècle de troubles, pour que les oulémas chiites et sunnites d’Inde condamnent les excès des Wahhabites. Mais leur influence perdure et, en 1927, dans la province de Mewat est fondée la « Société pour la prédication », la Taglibhi Jamaat, dont le rôle prosélyte est bien connu. Le takfirisme inspirera pareillement les soulèvements Senoussi en Afrique, la révolte des musulmans de Chine (1855-74)… Pour ce qui est d’Al-Qaïda, le cas du Frère musulman Abdullah Azzam est particulièrement emblématique. Ce Palestinien a été, avant de trouver la mort dans l’explosion de sa voiture en 1989, le chef spirituel des volontaires islamistes étrangers. Or Azzam avait été membre des Frères musulmans et avait enseigné à l’Université de Riyad en 1980, puis au Pakistan à l’Université islamique internationale d’Islamabad. Cela avant de devenir à Peshawar le principal organisateur du recrutement et de l’entraînement des djihadistes combattant dans l’Afghanistan en lutte contre les forces soviétiques.


mercredi 21 janvier 2015

Shift in Azerbaijan May Create Winning Scenario for Armenia


Shift in Azerbaijan 
May Create Winning Scenario for Armenia


By Edmond Y. Azadian
Editorial -The Armenian Mirror-Spectator

Pundits and observers of the Western press have noticed recently the intensification of criticism of the Azeri government and its authoritarian ruler, Ilham Aliyev. One can surmise a real deterioration in US-Azeri relations. But that is only the tip of the iceberg, because powerful undercurrents  — including regional realignments and tectonic changes in world politics — are all playing their roles.
In the integrated world today, any political action will create a domino effect, influencing policies far away in another region.
Despite absolute freedom of the press in the US and Europe, there is a tacit collusion between the governments and the major news outlets. For example, any far-reaching policy change in the last Bush administration would be heralded in the editorial and op-ed columns of the Wall Street Journal. Similarly, recent improvement in the US-Cuban relations was preceded by a series of editorial comments in the New York Times encouraging the administration to abandon its 50-year-old isolationist policy toward Cuba. Either the Times editors were extremely prescient or they had received a nod from the administration to lay the groundwork with the American public for the policy shift.
And when Mr. Obama’s dramatic announcement came to change course in US-Cuban relations, some people were led to believe in the power of the press to impact policy.
It is through this perspective that we need to view the sudden surge of negative stories about Azerbaijan in the US press. It is no news that Azerbaijan was run by a despot all along.
In addition to a scathing editorial in the January 11 edition of the New York Times characterizing Aliyev as a “masterful political Jekyll and Hyde,” and blasting his deplorable human rights record, a sobering analysis of US-Azerbaijan was published by the Brookings Institute, authored by Richard D. Kauzlarich. As long as Mr. Kauzlarich served as US ambassador in Baku, he had no other choice but to spout the official State Department policy. But in this paper, he has taken the freedom to express his own profound observations and views, to portray Azerbaijan and its authorities in their true colors, which are not very flattering, to say the least. The conclusion of the paper is in its first few lines which says, “On December 3, 2014, the Heydar Aliyev era in Azerbaijan ended. With it went the previously close political relationship between the United States and Azerbaijan.”
In addition to his own analysis, Mr. Kauzlarich has based his conclusions on a paper published by the head of Azerbaijan’s presidential apparatus Ramiz Mehdiyev, where the latter views US-Azeri relations within the perspective of extreme political paranoia.
Mr. Kauzlarich presents three conditions for the restoration of Azerbaijan’s respectability in the West and asks the rhetorical question: “Impossible? Not if Azerbaijan truly desires the international and US respect it seeks. Respect results from actions. Freeing political prisoners and seriously negotiating with Armenia about ending the dispute over Nagorno Karabagh are the only path to earning that respect.”
The former diplomat’s evaluation is most revealing from the US and Armenian perspectives. In the past, when Washington was faced with the dilemma whether to adhere to US interests or US values, it often chose the first alternative when the issue was Azerbaijan. In this case, it looks as if the US is opting for the latter.
In an article published in the Open Democracy website, Thomas de Waal, the senior associate for the Caucasus at the Carnegie Endowment for International Peace, states: “Over the past year and a half, the government of Azerbaijan has taken an increasingly nasty, authoritarian and anti-Western character.”
Western media is inundated with harsh criticism of the Aliyev regime. Since Al Gore invited Al Jazeera to the US shores, the channel promotes US policy around the globe dressed in Middle Eastern garb. Posted on the Al Jazeera TV’s website is an article by Arzu Geybullayeva, a specialist in human rights, which states: “So long as President Ilham Aliyev keeps saying there are no political prisoners and no limitation on the freedom of speech in Azerbaijan — conjuring the illusion of a democratic country — little is going to change in this country.”
All criticism aside, where is Azerbaijan headed?
Mehdiyev’s article, echoing his master’s voice in Ankara, is stating that Azerbaijan has adopted an independent political course.
Turkey, while still keeping its membership in NATO, advocates the same policy. And since Turkey and Azerbaijan claim to be one nation with two governments, Aliyev is following the footsteps of his mentor, President Tayyip Recep Erdogan. Incidentally, the latter visited Baku on January 16, to extend his support to Aliyev, on the thorny issue of Karabagh. Alienated from the West, Aliyev needs that assurance more than ever.
With the West engaged in a colossal battle to deny Moscow a comeback as a world player, Turkey has found a political niche to built its own power base, independent from both camps. Azerbaijan is moving in lockstep with Ankara, in view of some other developments in the region:
•The dramatic fall in energy prices have deflated Aliyev’s dreams to build a country along the lines of the Emirate states.
•The confrontation between the West and Iran had boosted Baku’s political stake for Western powers and Israel, as a listening post and potential launching pad against Iran. Now, with the nuclear deal almost a reality, Azerbaijan no longer can serve as an asset for the West nor Israel.
•Turkey’s U-turn towards Russia, signing the energy deal has pushed Azerbaijan further towards the EEU with Russia.
Russia in its turn is fighting back to achieve its former status as a world power. China has expressed solidarity with Russia, seeing the writing on the wall that if Moscow fails, the West will not spare Beijing, which is already on its way to become a world player.
China not only has pledged to support Russia financially, but also has tacitly signaled that it can use its US assets as a weapon to destabilize the US economy.
In these momentous political changes, Baku is about to choose its policy, which may lead it within the orbit of Russian influence, where Armenia has been comfortably ensconced.
On the one hand, the US-Azeri divide may offer comfort for Armenia that the US will no longer force a pro-Azeri solution, especially when Section 907 of the Freedom Support Act is still in place.
On the other hand, it will be too close for comfort if Azerbaijan gives in to Moscow’s pressure and joins the Customs Union.
In these new developments, it is in Turkey’s interest to intensify tensions between Armenia and Azerbaijan to shield itself from Armenian demands and to play as savior to Baku.
Thus, Moscow will become the final arbiter, having three choices to grapple with: 1. To continue the status quo to keep both sides expecting a solution in their favor; 2. To force Armenia to make concessions to buy Azerbaijan’s allegiance or 3. With a broader perspective engage in an economic development program to create its own markets and to force the parties to cooperate, in which case, blockades necessarily need to be lifted and normal course of life may resume.
The last option will mark a win-win outcome for all parties. 

dimanche 11 janvier 2015

Arménie – Turquie : La troisième voie

Arménie – Turquie : La troisième voie

par Laurent LEYLEKIAN


Cet article a pour origine un échange assez vif à propos du Génocide des Arméniens, de sa reconnaissance et des questions de justice associées. Ce bref échange s’est déroulé sur la page Facebook d’une amie et est parti d’un article récent, et à mon avis remarquable, de mon ami Tigrane Yegavian et de la réponse qu’il a suscitée de la part de ceux qu’il mettait en cause. L’article de Yegavian intitulé « Entre rêve et réalisme : pour un nouveau dialogue arméno-turc » a été publié sur le site Internet RepairFuture et la réponse de Gorune Aprikian, Gérard Malkassian et Michel Marian est parue sur le site des Nouvelles d’Arménie. Ces derniers figurent parmi les signataires de la tribune titrée « Arméniens et Turcs : faisons un rêve commun » parue en mai 2014 dans Libération.

Le débat met donc aux prises ceux que j’appellerai les partisans d’une solution politique à la question arménienne d’une part, et les partisans d’un arrangement personnel d’autre part ; ou – pour être tout à fait franc et ne rien cacher du côté duquel j’écris – les partisans de la Justice et les « réconciliationnistes ». 

Je n’ai pas participé à cet échange qui aurait pu m’apparaître banal si le propos écrit par l’un des débatteurs – ni Turc, ni Arménien – ne m’avait d’un seul coup profondément marqué et éclairé. Cette personne dont l’identité importe peu ici, a écrit au détour d’une phrase « Moi je voudrais juste pouvoir aller de Kars à Erevan en une heure de bus, et que les gens ne se fassent pas tuer pour rien ». Je ne crois pas que qui que ce soit se fasse actuellement tuer dans ce contexte et je voudrais donc me concentrer sur la première partie de la phrase « Moi je voudrais juste pouvoir aller de Kars à Erevan en une heure de bus ». Cette phrase exprime de manière concise les affects profonds qui motivent la tendance réconciliationniste. En cela, elle explique certaines lignes de fracture autour de la question arménienne et pourquoi la tendance réconciliationniste a actuellement le vent en poupe.

Cette phrase constitue un énoncé qui ramène un problème politique à une question égocentrée (« Moi, je voudrais ») et qui le réduit à sa dimension utilitaire et consumériste (« aller de Kars à Erevan en une heure de bus » et d’ailleurs pas dans l’autre sens mais c’est un autre débat). D’une certaine manière, elle me rappelle la réaction écrite de Baskin Oran à une intervention où j’avais vigoureusement critiqué – entre autres – ses prises de position. Baskin Oran avait alors écrit « ce discours est tellement rempli de haine, tellement que je me suis demandé un instant : “Est-ce que j'ai déjà rencontré cet homme auparavant ? Est-ce que j'ai pu me disputer avec cet homme ?” Non. C'est la première fois que nous nous rencontrons ». 

Effectivement, je n’avais jamais rencontré Baskin Oran auparavant et je ne l’ai d’ailleurs pas plus rencontré par la suite. Mais, dans ce cadre de pensée qu’imposent les réconciliationnistes – certains avec sincérité, d’autres par calcul et les plus nombreux par confusion – il ne saurait y avoir d’opposition d’idées. Si on s’oppose à eux, c’est qu’on ne les aime pas ; personnellement ou collectivement. Et si on formule des exigences en termes politiques, c’est-à-dire généraux, c’est qu’on est raciste. Dans le débat Facebook précédemment mentionné, c’est d’ailleurs l’accusation de racisme que n’a pas manqué de porter cette même personne qui voulait aller « de Kars à Erevan en une heure », à la lecture des revendications territoriales du parti Dachnag vis-à-vis de la Turquie.

Cette tendance correspond à la décomposition de la conscience collective en sentiments individuels. Elle surgit aujourd’hui car les utopies collectives du 20ème siècle ont fait long feu et que certains de leurs militants les plus tapageurs – les enfants de mai 68 – ont viré leur cuti pour transiter sans état d’âme du libertarisme au libéralisme. On sait que ce n’est pas un hasard si ceux qui entonnaient autrefois  « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner » déclarent aujourd’hui sans état d’âme « si à 50 ans on n'a pas une Rolex, on a raté sa vie ». C’est par le même procédé de décomposition que certains anciens gauchistes – qui furent de toutes les manifs pour la décolonisation, contre les juntes sud-américaines et même contre la dictature turque, et de tous les sit-in pour l’autogestion des Lip,– déclarent aujourd’hui que Turcs et Arméniens « ont bu la même eau » et que ces derniers devraient donc abandonner toute conception politique pour se concentrer sur des « avancées pragmatiques ». 

Le pragmatisme est un gauchissement de la pensée en ce qu’il est un renoncement de la volonté. La volonté, c’est ce qui doit guider la pensée et la vérité, c’est d’abord la volonté de vérité. René Guénon, penseur majeur de la Tradition qui abhorrait la modernité, considérait que « le pragmatisme achève de faire évanouir la notion même de vérité en l’identifiant à celle d’utilité, ce qui revient à la supprimer purement et simplement » et écrivit à son propos « qu’importe la vérité dans un monde dont les aspirations, étant uniquement matérielles et sentimentales et non intellectuelles, trouvent toute satisfaction dans l’industrie et dans la morale, deux domaines où l’on se passe fort bien, en effet, de concevoir la vérité ? »

Pendant des années, cette pensée « pragmatique » n’a pas eu cours dans la Weltanschauung des militants de la Cause arménienne. Le modèle, c’était le héros solaire ; c’était le combattant. C’était au choix Dikran Medz, Vartan ou Samuel Mamigonian, Khrimian Haïrig ou Kevork Tchavouche. Ce modèle a inspiré la structuration politique de la Diaspora arménienne. Il a eu des succès en permettant le maintien et la survie de l’arménité hors-sol. Il a aussi permis – soyons en bien sûr – la renaissance de l’Arménie indépendante, consubstantielle de la victoire dans le conflit du Haut-Karabagh. Il a même permis l’ouverture de ce minuscule espace de liberté d’expression en Turquie – une réalité que les réconciliationnistes préfèrent « pragmatiquement » oublier. Mais ce modèle a fondamentalement échoué dans son objectif de détruire l’Etat criminel. Comme Vartan Mamigonian à Avarayr ou Kevork Tchavouche au pont de Souloukh, et sans même évoquer le naufrage de l’ASALA dans le terrorisme aveugle, le sacrifice des Cinq de Lisbonne n’a pas conduit à la fin de la domination étrangère et profanatrice sur l’Arménie occidentale.

Et puis, avec le processus de décomposition précédemment décrit, est arrivé le modèle « pragmatique ». Il a été porté à son apogée par Hrant Dink, un Arménien de Turquie. Hrant Dink était justement un progressiste. Le modèle pragmatique ne s’oppose pas à l’Etat criminel, il ne vise pas sa disparition. Il croit que l’évolution des mœurs de la société civile turque conduira à l’octroi de droits pour les Arméniens de Turquie. Il accompagne donc ce mouvement – ou plutôt cette illusion de mouvement – en se plaçant dans une logique d’octroi et dans le cadre de la structure de domination de l’Etat. Il se place dans la logique du protégé ; du dhimmi. Hrant Dink n’était pas seul dans cette démarche, ils étaient – ils sont toujours – nombreux. Mais le seul qui a été assassiné, c’est l’Arménien et les descendants des victimes du Génocide n’ont pas pour autant été rétablis dans leurs droits politiques. Ce modèle a donc également failli mais, du temps où la pensée n’était pas encore gauchie, la mort de Vartan Mamigonian lui a valu les honneurs de toute une Nation tandis que Méroujan Ardzrouni ou Vassag Mamigonian n’ont récolté que l’opprobre général. 

Cependant cette logique et ce cadre « pragmatiques » complaisent toujours à l’Etat turc qui continue de le promouvoir. Pour parler comme les marxistes, ils lui complaisent de manière exactement analogue à la préférence constamment exprimée par les structures de domination capitalistes envers les récompenses individuelles et leur hostilité pour les revendications collectives. Ou, pour parler comme Malcom X, le Maître trouvera toujours pour le défendre quelque « home negro » qu’il gratifiera à peu de frais pour sa loyauté et sa fidélité. Actuellement des Arméniens de Diaspora entreprennent des démarches individuelles pour récupérer ici une ruine, là un lopin de terre. Ces démarches individuelles, non politiques, c’est du pain béni pour Ankara. Des succédanés de réparation qui ne coutent pas cher au regard de l’immensité du tort, qui peuvent être valorisés en termes de communication et qui peuvent être révoqués discrétionnairement. La démarche plait tellement à Ankara qu’Ahmet Davutoglu propose maintenant d’octroyer la citoyenneté turque à ceux des descendants des rescapés du Génocide – et ils sont nombreux – qui n’auraient d’autre ambition que de réendosser les oripeaux de servitude de leurs ancêtres. Faut-il s’en étonner ? Certainement pas tant il est vrai que des siècles d’esclavage – d’élevage dirait Nietzsche – ont remarquablement sélectionné des âmes dociles ; des âmes qui pourraient être celles de ceux que la langue française appelle fort justement des « contremaîtres » : de bons professionnels, de bons techniciens – un mot dont la racine grecque prend le sens de producteur subalterne – mais toujours au service des Maîtres.

Marc Nichanian a magistralement analysé la dette infinie des Arméniens vaincus envers les Turcs vainqueurs. Une dette par laquelle l’État criminel a transformé pendant des siècles « le sang en sens », c’est-à-dire, comme on le fait avec les bœufs, le génie technique et la force productive d’un peuple domestiqué et châtré en projet politique de la nation castratrice. Une dette qui n’a pris fin qu’avec la volonté du dominant d’en finir avec la domination en sacrifiant le dominé. Le rêve éveillé que font les réconciliationnistes est plus que compatible avec les projets très politiques de responsables turcs qui ne rêvent pas. Pour solde de tout compte, l’octroi de la citoyenneté turque aux Arméniens qui voudraient bien s’y précipiter consisterait à réenfiler le joug et le licol dont leurs grands-parents n’ont été affranchis qu’au prix du pire des crimes contre l’Humanité. 

Vartan Mamigonian a échoué dans la lumière et son frère a échoué dans les ténèbres. Mais ils ont tous deux échoué. Que faire alors ? Y’a-t-il une troisième voie ? Oui, il y en a une : Refuser l’Etat turc et ses pratiques castratrices. Les refuser inconditionnellement et à tout jamais. Les placer dans un ailleurs d’avec lequel aucun échange, aucune relation, aucun accord n’est possible. Boycotter le folklore d’Aghtamar, les gouzis-gouzis et biçim des pince-fesses parisiens et les autres opérations de relations publiques. Ne rien demander, ne rien attendre et ne rien espérer si ce n’est la résurgence de la volonté dans l’âme arménienne. Au demeurant, le processus a déjà commencé mais il faudra des siècles pour restaurer intégralement ce dont nous n’avons sans doute plus qu’une vague idée. Ce n’est pas pragmatique ? Certainement pas. Ça ne changera rien à court terme ? Si la perspective. Par exemple, ce ne serait plus la Turquie qui imposerait le blocus de l’Arménie mais le contraire. Et où ira-t-on ? Nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes et en tout cas pas vers les rivages de servitude vers lesquels certains veulent à nouveau, et souvent avec désinvolture, conduire le peuple arménien. 

Ah ! Au fait, je ne vous ai pas dit. Je me moque évidemment – nous nous moquons – d’aller de « Kars à Erevan » et encore plus « en une heure de bus ». Ce que nous voulons, c’est redresser une nation en restaurant sa Virtus. La Turquie ne peut en aucun cas faire partie de ce projet. 




lundi 5 janvier 2015

1915, le centenaire qui dérange

marthoz
Le Soir, lundi 5 janvier 2015
L’année dernière, la commémoration du début de la Grande Guerre a suscité un immense intérêt public. Dans cette atmosphère de réflexion sur la folie humaine et le suicide de l’Europe, presque personne n’a remis en cause la genèse, le déroulement et la conclusion de cette conflagration barbare. Un recueillement respectueux, l’hymne à la fraternité européenne retrouvée, l’unanimisme moral ont flotté sur les Flanders Fields.

En 2015, le rappel d’un « point de détail de l’Histoire » risque bien de briser ce consensus. Il y a cent ans, en effet, le 24 avril 1915, alors que les combats faisaient rage à Ypres ou en Champagne, les autorités turques arrêtaient plusieurs centaines de notables et intellectuels arméniens, déclenchant un processus de déportation et d’extermination qui allait se solder par la mort de plus d’un million de personnes, membres d’une communauté chrétienne établie depuis des millénaires sur ces terres d’Asie mineure.

Ce moment tragique de l’Histoire, qui amena le juriste polonais Raphaël Lemkin à étudier dans les années 30 la notion d’« assassinat d’un peuple » et, après l’Holocauste, à forger le mot de génocide, fait aujourd’hui encore l’objet de vives polémiques. Un siècle plus tard, la Turquie continue de nier les faits. Ankara relativise le nombre de victimes arméniennes, conteste les circonstances des massacres et rejette surtout la volonté d’extermination, qui définit le génocide.

Le « péché originel »

Même si l’immense majorité des spécialistes s’accorde aujourd’hui sur la nature génocidaire des massacres, cette thèse reste largement inaudible en Turquie. Les gouvernements qui se sont succédé n’ont eu de cesse, en effet, de dénoncer comme des traîtres ou des agents de l’étranger ceux qui cautionnent le « mensonge arménien ». En 2007, le journaliste turco-arménien Hrant Dink, partisan de la reconnaissance et de la réconciliation, a même été assassiné devant le siège de son journal à Istanbul par un militant ultranationaliste.

Alors qu’il fut perpétré par l’Empire ottoman finissant, le génocide apparaît comme le péché originel de la Turquie moderne. Pour Ankara, sa reconnaissance reviendrait à désavouer la « turcité », ce nationalisme ethnique et religieux qui hante les relations de l’État avec ses minorités (kurde, juive, grecque, alévie ou chrétienne) et qui contredit radicalement les valeurs fondatrices de l’Union européenne.

Ces dernières années, quelques milliers d’intellectuels et de défenseurs des droits humains, comme Orhan Pamuk, Elif Shafak, Taner Akçam ou Cengiz Aktar, ont rompu le tabou officiel. Hasan Cemal, journaliste renommé et petit-fils de l’un des architectes du génocide, Cemal Pacha, plaide lui aussi pour la reconnaissance de cet «acte honteux», comme le qualifia le héros de la Guerre d’indépendance (1919-1922), Kemal Atatürk, avant qu’il ne poursuive une politique d’amnistie et d’amnésie de ce qui fut un crime d’État.

L’an dernier, le président Recep Tayyip Erdogan a présenté «ses condoléances aux petits-enfants des Arméniens tués en 1915», discuter du génocide est davantage toléré, mais la crispation nationaliste reste majoritaire et la politique officielle de négationnisme n’a pas été remise en cause. Elle continue à guider les relations extérieures du pays, axées sur la prévention de toutes les initiatives visant à reconnaître le génocide arménien ou à en pénaliser la négation.

Des résolutions aux oubliettes

La Turquie n’est pas un confetti sur la carte, mais une puissance économique et militaire ancrée dans une zone stratégique cruciale. Son négationnisme interpelle dès lors l’ensemble du monde. La «question arménienne» contraint en effet les États à choisir entre la Realpolitik et l’éthique des relations internationales. Elle détermine leur qualité morale, leur cohérence, les principes dont ils se réclament.

A ce jour, le génocide a été reconnu dans une vingtaine de pays. En Belgique, c’est le Sénat qui, en 1998, en a pris l’initiative. Mais la «question arménienne» reste l’otage des calculs des gouvernements, des partis politiques et des milieux d’affaires. Le Ponce-pilatisme mésinformé sévit, des promesses de campagne sont violées, des résolutions du Parlement européen ou du Congrès américain sont oubliées pour éviter de vexer Ankara.

Certains justifient leur refus de parler ouvertement de génocide en évoquant le souci de ne pas attiser le racisme anti-turc ou le choc des civilisations entre la chrétienté et l’Islam. D’autres craignent de renforcer les adversaires de l’intégration européenne de la Turquie. D’autres encore suggèrent que toute ingérence extérieure dans ce débat est contre-productive. Mais leurs raisons sont souvent plus prosaïques: la peur de s’aliéner un allié militaire et un partenaire économique important, voire même, en Belgique notamment, de perdre l’électorat d’origine turque.

Ces arguments ne répondent pas aux questions essentielles que soulève le négationnisme. Ils esquivent l’impératif de vérité. Ils se font complices d’un déni qui est la forme ultime du processus génocidaire. Ils sont un désaveu de ceux qui, aujourd’hui en Turquie, se sont engagés dans le combat pour la liberté et la clarté et qui sont les seuls vrais partenaires de l’Union européenne, si celle-ci prétend vraiment promouvoir les valeurs universelles de la démocratie et des droits humains.

Non, 2015 ne sera pas une année facile. Il ne suffira pas de discourir sur notre commune (in)humanité. Il faudra prendre des risques, et choisir sa tranchée sur la ligne de front de la justice et de la mémoire.


source : http://www.info-turk.be/437.htm#marthoz
 

dimanche 4 janvier 2015

Libye : le but de la guerre était-il d'assassiner le colonel Kadhafi [1] ?

Libye : le but de la guerre était-il d'assassiner le colonel Kadhafi [1] ?

 
Mardi 16 décembre 2014, à Dakar, lors de la clôture du Forum sur la paix et la sécurité en Afrique, acclamé par les participants, le président tchadien Idriss Déby a lâché une véritable bombe quand, en présence du ministre français de la Défense, il déclara qu'en entrant en guerre en Libye : "l'objectif de l'OTAN était d'assassiner Kadhafi. Cet objectif a été atteint".

Cette accusation est gravissime car, si ce qu'a dit cet intime connaisseur du dossier est fondé, c'est en effet toute l'histoire d'une guerre insensée et aux conséquences dévastatrices qui doit être ré-écrite. Sans parler d'une possible saisine de la Cour pénale internationale. D'autant plus que ce conflit rationnellement inexplicable fut déclenché au moment où, paradoxalement, le régime libyen était devenu notre allié à la fois contre le jihadisme et contre les filières d'immigration.

Revenons donc en arrière: l'intervention décidée par Nicolas Sarkozy influencé par BHL ne prévoyait originellement qu'une zone d'exclusion aérienne destinée à protéger les populations de Benghazi d'une prétendue "extermination". Il n'était alors pas question d'une implication directe dans la guerre civile libyenne. Mais, de fil en aiguille, violant avec arrogance la résolution 1973 du 17 mars 2011 du Conseil de sécurité des Nations Unies, la France et l'Otan menèrent une vraie guerre tout en ciblant directement et à plusieurs reprises le colonel Kadhafi.
L'attaque la plus sanglante eut lieu le 1er mai 2011 quand des avions de l'Otan bombardèrent la villa de son fils Saif al-Arab alors que s'y tenait une réunion de famille à laquelle le colonel assistait ainsi que son épouse. Des décombres de la maison furent retirés les cadavres de Saif al-Arab et de trois de ses jeunes enfants.  
Réagissant à ce qu'il qualifia d'assassinat, Mgr Martinelli, l'évêque de Tripoli, déclara : "Je demande, s'il vous plaît, un geste d'humanité envers le colonel Kadhafi qui a protégé les chrétiens de Libye. C'est un grand ami." Telle n'était semble t-il pas l'opinion de ceux qui avaient ordonné ce bombardement clairement destiné à en finir avec le chef de l’État libyen sans tenir compte des "dégâts collatéraux"... La guerre "juste" permet bien des "libertés".

Les chefs d’État africains qui s'étaient quasi unanimement opposés à cette guerre et qui avaient, en vain, tenté de dissuader le président Sarkozy de la mener, pensèrent ensuite avoir trouvé une issue acceptable: le colonel Kadhafi se retirerait et l'intérim du pouvoir serait assuré par son fils Seif al-Islam et cela, afin d'éviter une vacance propice au chaos. Cette sage option fut refusée, notamment par la France, et le colonel Kadhafi se retrouva assiégé dans la ville de Syrte soumise aux bombardements incessants et intensifs de l'Otan.
Une opération d'exfiltration vers le Niger fut alors préparée[2]. Or, les miliciens de Misrata, amis de BHL, alliés de la Turquie et du Qatar, se disposèrent en demi cercle sur l'axe conduisant de Syrte au Niger. L'histoire dira comment et par qui ils furent prévenus de la manœuvre en cours.
Le 20 octobre 2011, le convoi du colonel Kadhafi composé de plusieurs véhicules civils réussit à sortir de la ville. Bien que ne constituant pas un objectif militaire, il fut immédiatement pris pour cible par des avions de l'Otan et en partie détruit. Pour échapper aux avions, le colonel s'abrita dans une buse de béton. Capturé, il fut sauvagement mis à mort après avoir été sodomisé avec une baïonnette. Les gentils démocrates de Misrata ne s'en tinrent pas là puisqu'ils crevèrent les yeux de son fils Moutassim avant de lui couper les mains et les pieds. L'Otan n'avait laissé aucune chance à Mouammar Kadhafi et à son fils. Leurs dépouilles sanglantes furent ensuite exposées comme des trophées dans la morgue de Misrata.

Ces faits étant rappelés, les accusations du président Deby prennent donc toute leur valeur. Rétrospectivement, le déroulé des événements peut en effet s'apparenter à un "contrat" mis sur la tête du colonel, aucune issue diplomatique honorable ne lui ayant été proposée.

Alors que le résultat de cette guerre insensée est d'avoir offert aux islamistes, au Qatar et à la Turquie la possibilité de prendre le contrôle de la Libye, donc d'une partie des approvisionnements gaziers et pétroliers de l'Europe, le président du Niger, Mamadou Issoufou vient de lancer un cri désespéré:

" Il faut une intervention militaire pour réparer les dégâts liés à la chute de Kadhafi, sinon nous aurons Daesh à nos portes" (Jeune Afrique 28 décembre 2014).

Mamadou Issoufou est d'autant plus fondé à exiger cette intervention que, lors du sommet du G8 de Deauville au mois de mai 2011, il avait fortement demandé au  président Sarkozy de renoncer à sa guerre. Il ne fut, hélas, pas davantage écouté que les présidents Déby, Zuma et tous les autres responsables africains...
Conséquence : à l'heure où ces lignes sont écrites, soutenus par la Turquie et le Qatar, les islamistes sont en passe de conquérir la Tripolitaine. Ils sont déjà sur la frontière tunisienne cependant qu'au sud, dans la région de Mourzouk, ils ont pris le contrôle du champ pétrolier d'El-Sharara avec l'aide de certaines fractions touareg.



[1] Ce communiqué peut être reproduit à la condition d'en citer la source.
[2] Selon plusieurs sources sud-africaines, cette opération aurait été coordonnée par des "spécialistes" anciens des forces spéciales de ce pays avec l'aval du président Jacob Zuma. Ce dernier était furieux d'avoir été berné par la France car son pays avait certes voté la résolution 1973 d'exclusion aérienne de la région de Benghazi, mais pas la guerre et il avait décidé d'offrir l'asile politique au colonel Kadhafi. Là encore, l'histoire nous en apprendra davantage quand les langues des témoins se délieront "officiellement'...