mercredi 12 décembre 2012

Turquie : une avocate dénonce les mariages de fillettes.

Turquie : une avocate qui dénonce les mariages de fillettes est inculpée pour insulte à l’islam

mardi 11 décembre 2012
Turquie : une avocate qui dénonce les mariages de fillettes est inculpée pour insulte à l'islam
 

Il y a un lien entre mariages d’enfants, mariages forcés et crimes d’honneur. Le taux d’assassinat des femmes a augmenté de 1400 % entre 2002 et 2009 en Turquie. Les mariages des fillettes à six ans sont justifiés par l’exemple de Mahomet, dit Me Canan Arin. Les autorités turques, pour qui la réputation de Mahomet est plus importante que la vie et la sécurité des fillettes, veulent la faire taire. Me Arin, qui défend leurs droits, n’a pas l’intention de se taire. Bravo madame !
Canan Arin, avocate et militante de premier plan pour les droits des femmes en Turquie, a été illégalement détenue le 23 juin 2012 pour avoir dénoncé les mariages d’enfants. Pendant que son procès se poursuit, elle vit sous la menace permanente mais refuse de se taire. Bingul Durbas l’a interviewée.

Bingul Durbas : L’Association du Barreau d’Antalya vous a invitée en tant qu’avocate et formatrice à parler de la violence faite aux femmes. Après votre présentation, vous avez été arrêtée. Que s’est-il passé ?
Canan Arin : Je suis co-fondatrice du Centre pour la mise en application des droits des femmes de l’Association du Barreau d’Istanbul et j’y ai travaillé comme formatrice. L’association du Barreau d’Antalya ouvrait un Centre pour la mise en application des droits des femmes et les avocats avaient besoin de formation. Dans le cadre de cette formation, j’ai donné une conférence sur les mariages précoces et les mariages forcés comme formes de violence envers les femmes. J’ai utilisé deux exemples pour illustrer mon propos. Le premier est celui du prophète qui a épousé une fillette de sept ans. Le second est celui du président de la République turque : son épouse, la Première dame, avait 14 ans lors de leurs fiançailles et 15 ans lors du mariage. Ce sont des faits.
Pendant que je parlais, des jeunes hommes se sont levés et ont commencé à crier après moi. Ils disaient que mes propos étaient insultants et hors sujet. J’ai nié, et je leur ai dit qu’ils étaient libres de quitter la salle de conférence, ce qu’ils ont fait. Le lendemain, un autre groupe de jeunes hommes (je ne suis pas certaine que c’était des avocats) ont tenu une conférence de presse et m’ont dénoncée à la cour en m’accusant d’avoir insulté le prophète et le président de la République de Turquie. Ce groupe d’une dizaine d’hommes qui ont déposé une plainte contre moi n’avaient pas assisté à ma conférence.
J’ai été inculpée pour avoir avili les valeurs religieuses d’une partie de la population (Code pénal turc, article 216/3) et avoir insulté le président de la République (Code pénal turc, article 299/1). ... Dans l’acte d’accusation, le procureur utilise l’acronyme « PSSL » (paix soit sur lui) quand il écrit le nom du prophète Mahomet dans un document juridique. Un procureur ne peut inclure ce genre de qualification dans les documents juridiques. Cela démontre son manque d’impartialité dans ma cause.

Bingul Durbas : En vertu du Code civil l’âge du mariage est de 17 ans pour les filles et les garçons, et en vertu du Code pénal les mariages religieux ne sont pas autorisés. Toutefois, selon l’Institut turc de la statistique (TurkStat) il y a plus de 181.000 épouses enfants en Turquie et le taux de consentement des parents aux mariages légaux avant 18 ans a augmenté de 94.2 % en 2011. Comment expliquez-vous la prévalence des mariages d’enfants et des mariages forcés en Turquie ?
Canan Arin : Certains justifient ces mariages par l’exemple du prophète et font valoir qu’une fille peut être mariée à six ans et le mariage consommé dès qu’elle a ses règles. Pour certains, cela est basé sur la religion. Les fillettes sont forcées de se marier précocement parce que les femmes ne sont pas considérées comme des êtres humains mais comme la propriété de leur famille.

Bingul Durbas : Il semble y avoir un lien entre ces deux types de mariages et les soi-disant « crimes d’honneur ». Il existe de nombreux cas où les victimes forcées de se marier avant d’avoir atteint l’âge légal ont fini par être tuées, soit parce qu’elles s’étaient enfuies, déshonorant leurs familles, soit qu’elles avaient été renvoyées chez leurs parents par leur mari non officiel qu’elles voulaient quitter après avoir subi des violences extrêmes. Les juges reconnaissent l’illégalité des mariages non officiels et ne tiennent pas compte de la légalité des actes des victimes. Les mariages non officiels sont reconnus implicitement par les juges qui imposent des peines réduites aux auteurs d’actes de violence sous prétexte de provocation. Je trouve que l’attitude patriarcale de la société et des juges et la non application des lois sont d’importants problèmes en Turquie.
Canan Arin : Absolument. Le gouvernement n’a pas la volonté politique de faire cesser la violence contre les femmes. Comme vous le savez, dans le cas de N.C., qui avait 12 ans quand elle a été violée par 32 hommes, dont des agents de l’État, un enseignant et un ancien du village, les accusés de sexe masculin ont reçu des peines réduites tandis que les deux femmes inculpées dans cette affaire ont reçu des peines plus sévères.

Bingul Durbas : Dans la récente affaire de O.C., les 34 suspects, y compris les agents de l’État, qui ont été inculpés pour avoir agressé sexuellement et violé une jeune fille de 14 ans, ont été libérés par le tribunal. L’an dernier, le ministère de la Justice a déclaré que le taux d’assassinat des femmes a augmenté de 1400 % entre 2002 et 2009 – le féminicide est endémique en Turquie. Les menaces du gouvernement contre la liberté d’expression envoient un message aux militants de Turquie : gardez le silence sur la violence contre les femmes.
Pensez-vous que vous serez en mesure de poursuivre votre travail et de contester ces vues et ces pratiques sans crainte d’être arrêtée ?
Canan Arin : Bien sûr, je vais continuer mon travail. Personne ne peut me faire taire.


Source : Silencing women’s rights activists in Turkey, par Bingul Durbas, OpenDemocracy, 10 décembre 2012

mardi 11 décembre 2012

La Syrie et la vérité sur les armes chimiques

Bachar al-Assad, la Syrie et la vérité sur les armes chimiques 

 
Plus le mensonge est gros, plus les gens le croient. Nous savons tous qui a dit cela, mais cela marche toujours. 
"Bachar al-Assad possède des armes chimiques. Il va peut-être les utiliser contre les Syriens, son peuple. S’il le fait, l’Occident ripostera." Nous avons déjà entendu cette histoire l’an dernier, et le gouvernement d’Assad a répété à qui veut l’entendre que s’il avait des armes chimiques, "jamais il ne les utiliserait contre son peuple".
 
10 décembre 2012
Robert Fisk
 
 

Mais Washington entonne de nouveau le même refrain : Bachar a des armes chimiques, il va les utiliser contre son peuple et s’il le fait… Et, bien s’il s’en sert, Obama, Mme Clinton et l’Otan seront très, très fâchés.

Mais, au cours de la semaine, dernière, les habituels pseudos experts, ceux qui ne savaient pas trouver la Syrie sur une carte, nous ont averti que la Syrie pourrait posséder du gaz moutarde, des agents chimiques, des agents biologiques, et les utiliser. Et quelles sont les sources ? Les mêmes spécialistes fantaisistes - qui ne nous ont pas averti du 11 septembre 2011 -qui insistaient pour dire que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive en 2003 ; les « sources du renseignement militaire anonymes », avec pour acronyme SRMU (en anglais « unnamed military intelligence sources - UMIS »)

Coup de théâtre

Et voila le coup de théâtre. Quelqu’un de la Canadian Broadcasting Corporation m’appelle pour me parler de l’usage d’armes chimiques qu’aurait fait Hafez al-Assad lors de la répression du soulèvement sunnite à Hama en 1982. Ses sources ? Les mêmes vieilles sources UMIS. Or, il s’avère que je me trouvais à Hama en février 1982 - raison pour laquelle les Canadiens m’appelaient - ; et si l’armée syrienne a massacré alors le peuple (qui avait lui massacré des officiels du régime et leurs familles), personne en Syrie n’avait eu recours à des armes chimiques. Pas un soldat que j’avais rencontré ne portait de masque à gaz. Aucun civil non plus.

L’air dangereusement parfumé que mes collègues et moi avions respiré en Irak, par exemple, après l’attaque de Saddam Hussein (alors notre allié) avec des armes chimiques contre les soldats iraniens, n’était pas là à Hama.

Aucun des survivants que j’ai interviewé pendant 30 ans depuis 1982 n’a jamais mentionné l’usage d’armes chimiques à Hama. Mais maintenant, on veut nous faire croire qu’il a été utilisé. Et, ainsi un nouveau conpte de fées pour enfants commence : Hafez al-Assad les aurait utilisés il y a trente ans. Donc son fils Bachar pourrait faire de même ! Du reste, n’était-ce pas parce que Saddam Hussein avait « gazé son peuple et pouvait le refaire » la raison pour laquelle nous avons envahi l’Irak en 2003 ?

Foutaise

Et, oui, plus gros est le mensonge, mieux c’est. Il est vrai que nous, journalistes, avons fait notre devoir en faisant circuler cette foutaise. Et Bachar - dont les forces ont commis suffisamment d’iniquités - va se voir accuser d’un autre crime qu’il n’a pas commis et que son père n’a pas non plus commis. Ouf, les armes chimiques, c’est une mauvaise nouvelle.
C’est pourquoi les États-Unis en ont fourni à Saddam Hussein avec les composants pour en fabriquer, ainsi que l’Allemagne (bien sûr).

C’est pourquoi, quand Saddam a utilisé ces gaz à Halabja, les UMIS ont dit à la CIA d’en faire porter la responsabilité à l’Iran. Et, oui, Bachar aurait probablement quelques vieux barils de produits chimiques rouillés quelque part en Syrie ? Madame Clinton est préoccupée qu’ils puissent « tomber entre de mauvaises mains » comme s’ils étaient à l’heure actuelle « entre de bonnes mains ». Les Russes ont demandé à Bachar de ne pas les utiliser. Oserait-il envoyer promener la seule superpuissance qui est son allié ?
Et, à propos, qui a été le premier à utiliser des gaz au Moyen-Orient ? Saddam ? Certes non. Les Britanniques, bien sûr, sous le commandement du général Allenby, contre les Turcs dans le Sinaï en 1917.

Et cela EST LA VERITE.


Robert Fisk
The Independent
8 décembre 2012.

dimanche 9 décembre 2012

LA SNCF OU LE RAIL VERS LA PAUPERISATION

LA SNCF OU LE RAIL VERS LA PAUPÉRISATION



Un  fait  récent est  intervenu pour montrer comment le mammouth SNCF contribue activement à la paupérisation de la France et des Français. 
La France et l'Italie ont signé le lundi 3 décembre 2012 à Lyon un accord pour la réalisation du projet de liaison ferroviaire à grande vitesse entre Lyon et Turin. Le coût est estimé à 12 milliards d'euros au maximum. Le président François Hollande et le chef du gouvernement italien Mario Monti étaient présents. Cette énorme masse d'argent serait supportée par la France, l'Italie et la CEE.  
Lancée lors d'un sommet franco-italien en 1991, cette ligne entrera sans doute  en service en  2028-2029. Selon ses concepteurs, cette "autoroute ferroviaire", combinant fret et trafic voyageurs, devrait permettre d'ouvrir  à terme la route à au moins un million de camions par an et de raccourcir le trajet Paris-Milan à un peu plus de 4 heures contre 7. Elle comporterait le plus grand tunnel ferroviaire du monde.

LES AVANTAGES SUPPOSÉS

Les avantages supposés de ce projet sont très largement inférieurs aux aspects négatifs ce qui justifie le titre de ce flash.
Laissons de côté la ronde des ordinateurs qui tournant comme des fous peuvent toujours prouver que les PIB des deux pays augmenteront. Ces ordinateurs ultra-puissants sont manipulés par les politiques promoteurs du projet et crachent ce que ces politiques leur demandent.
Il nous est dit que l'on gagnerait du temps. Or chacun doit s'arranger à gérer le temps dans la liberté et, en particulier, les entreprises aussi. On ne voit donc pas du tout comment ce gain de temps peut favoriser la richesse générale. 
Un argument mis en avant est que les activités de Lyon, Turin et Milan se renforceront mutuellement par leurs échanges accrus pour former un vaste ensemble. Louis XIV en plaçant son petit-fils sur le trône d'Espagne avait dit qu'il n'y avait plus de Pyrénées. Sur le plan économique cela ne marche pas comme cela. Les activités d'industrie et de services se développent fort bien de part et d'autre des Alpes ; nier arbitrairement l'existence de ces montagnes n'ajoutera rien à la richesse générale.

LES ASPECTS NÉGATIFS

Côté négatif les arguments sont largement plus importants.
Il est certain que le coût maximum avoué de 12 milliards d'euros sera largement dépassé. L'exemple du tunnel sous la Manche est  dans toutes les mémoires. Les lobbies  des  travaux publics et des banquiers minorent toujours les dépenses pour à contrario favoriser le rentabilité ; les coups de pouce sont faciles et nombreux. Ensuite les incertitudes sont abondantes. Malgré toutes les analyses géologiques il  y aura forcément des inconnues dans ces profondeurs. La secte des écolos va s'activer ; plusieurs chantiers d'autoroutes ont été arrêtés des mois pour gérer la découverte d'espèces prétendument menacées.   
Il faut enfin ajouter  un chiffre inconnu et gigantesque représentant les travaux de part et d'autre du tunnel : expropriations, chamboulement des vallées, élargissement des routes existantes pour le passage des engins. 
La dépense totale quel que soit son chiffre se traduira par des impôts ou de l'endettement public générateur de paupérisation.

LA COUR DES COMPTES 

Pour illustrer et confirmer tout cela il faut se référer à  un rapport de la Cour des comptes en 1997. Personne, certes, ne discute les immenses agréments offerts par ces TGV aux voyageurs qui voient défiler à toute allure la campagne à bord des magnifiques jouets. Mais les faits sont là. Le rapport  sur « La réforme ferroviaire de 1997 » a démontré que les TGV sont largement à la source de la ruine de la SNCF. Ce rapport dénonce « Le lourd endettement de la SNCF induit principalement par les investissements considérables effectués pour construire et équiper les lignes nouvelles à grande vitesse ». Étant donné les chiffres, l'importance de ces dettes contribue à l'endettement abyssal de la nation toute entière, car, pour les analystes honnêtes, il n'y a pas de distinction à faire entre les dettes de la SNCF et les dettes globales de la nation (en visant la SNCF, nous englobons le Réseau Ferré de France ou RFF car tout est  imbriqué). L'effet de ruine est patent, compte tenu des charges massives des intérêts et de la multiplication abusive sur trente ans de la construction des TGV. La paupérisation du pays en est la conséquence et, comme il est de règle, cette paupérisation frappe particulièrement les plus faibles. 
Maintes explications existent : les caprices politiques des élus, le règne des ingénieurs à la SNCF, le culte absolu de la dépense publique au  niveau national et européen. Au bout de la chaîne il y a cette paupérisation dont le mammouth SNCF est largement responsable avec il est vrai d'autres mammouths.

DE L'OPTIMISME 

Devant cette déroute, l'observateur attentif est conduit, finalement, à de l'optimisme. Les divers mammouths et autres causes de ruine reflètent la philosophie du Tout-Etat imposée cruellement par les gouvernements de toutes tendances, réelles ou apparentes, depuis des décennies. 
Inversement elle montre que la route de la liberté et de la prospérité est grande ouverte. Il faut que quelqu'un de crédible l'emprunte. 
Cette personnalité peut-elle sortir des urnes ? 
Plusieurs pays et non des moindres y sont parvenus. Alors pourquoi pas ici ? 


MICHEL de PONCINS 
Tocqueville Magazine

vendredi 7 décembre 2012

De Gaza au brasier syrien

De Gaza au brasier syrien via les Nations Unies et New-York

Léon Camus
vendredi 7 décembre 2012

source : http://www.geopolintel.fr/article566.html



Que se passe-t-il au Proche-Orient ? À l’évidence d’impressionnants événements se succèdent ces derniers jours à un rythme soutenu, sans qu’ils soient pour autant parfaitement lisibles. Certains sont déconcertants ainsi l’arrêt abrupt de l’offensive israélienne « Colonne de nuées 1 »… Habituellement les Israéliens retardent les négociations, les font traîner en longueur autant que possible afin d’engranger le maximum de gains sur le terrain et de causer à l’ennemi les plus lourds préjudices possibles. Nous avons par exemple assisté en août 2006 à la fin de la guerre contre le Liban, à une très laborieuse sortie de crise. Là, rien de semblable, les bombardements ont cessé comme par enchantement alors même que Tsahal avait sonné le rappel de 75 000 réservistes ! Le simple bon sens dit assez que l’on ne procède pas à une mobilisation d’une telle ampleur sans avoir planifié l’opération sur la durée et dans la profondeur du territoire ennemi. Non pas évidemment pour rendre les armes le jour suivant.

Des événements ébouriffants, inédits et surprenants

Le 21 novembre, après « huit jours de bataille », l’affrontement asymétrique cessait. Le lendemain les brigades d’Al Qods – nom arabe de Jérusalem - remerciaient l’Iran pour son aide militaire et financière et le soutien politique de l’Égypte. À ce propos, la grande presse applaudissait chaleureusement la médiation du président égyptien Morsi sans relever cependant quelques faits remarquablement inédits : pour la première fois Israël acceptait - même indirectement - le « dialogue » avec le Hamas, lequel de facto reconnaissait implicitement l’entité hébreu - on ne parle pas avec le non-existant n’est-ce pas ? - ce qu’il n’avait jamais fait jusque là ! À bien y regarder il est patent que les choses ne se sont pas faites toutes seules et qu’un tiers est discrètement intervenu…
Justement au soir du 20 nov. au septième jour de l’offensive, alors qu’une trêve paraissait imminente mais que les pilonnages israéliens redoublaient - un premier et unique soldat hébreu ayant été atteint une roquette sur le sud d’Eretz Israël contre, à l’arrivée, quelque 160 victimes dans le camp palestinien - la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton s’entretenait à Jérusalem avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou réitérant devant les caméras « l’inébranlable engagement » des États-Unis à garantir la sécurité du pays mais ajoutant mezzo voce : « Je pense qu’il est essentiel d’obtenir une désescalade de la situation à Gaza »… ceci avant de faire le go-between en se rendant le lendemain en Cisjordanie auprès du président Mahmoud Abbas. La messe était dite, le cessez-le-feu intervenait moins de quarante-huit heures plus tard. Du jamais vu… Pourtant, ne nous hâtons pas de voir dans cette relation de cause à effet la preuve de l’innocence d’Israël dont la politique délétère lui serait ou aurait été, partout et toujours, dictée depuis Washington par les grands méchants prédateurs Wasp [White anglo-saxon protestants]… au final seuls vrais responsables - pour d’obscurs motifs – et perpétuels coupables de l’indéfinie prolongation du conflit israélo-palestinien. En tout cas c’est ce que certains essaient, avec une certaine persévérance, de nous faire accroire.
Toujours est-il que M. Netanyahou a certainement dû manger son chapeau et faire face à un feu roulant de critiques tandis que la censure militaire interdisait la diffusion de toute information un peu circonstanciée relative à l’Opération « Colonne de nuées », ses suites et ses résultats. Au sein du Likoud la crise était ouverte conduisant le 27 nov. le ministre de la Défense Ehud Barak à démissionner. Les médias resteront à ce propos d’une discrétion exemplaire sur les cause et les conditions de cette retraite anticipée en dépit des soixante-dix ans de « l’homme le plus décoré d’Israël » ! À Jérusalem les dirigeants judéens s’efforçaient de sauver la face en se vantant d’avoir rempli, et au-delà, tous les objectifs assignés à l’assaut lancé contre Gaza 2… lequel de ce fait pouvait ou devait naturellement s’achever !
À Gaza le Hamas de son côté commentait sans surprise la démission d’Ehud Bak comme la preuve irréfragable de « l’échec politique et militaire » d’une offensive figée en plein élan. On percevra plutôt quant à nous, dans l’arrêt soudain des hostilités, l’effet d’un ordre péremptoire venu – une fois n’est pas coutume – de Washington. La Maison-Blanche ayant dans cette crise montré son savoir-faire en matière de « stay behind  », de pilotage de crise à distance ou de derrière le rideau. Tout le bénéfice de la négociation expresse en est donc revenu au président égyptien Morsi, les projecteurs médiatiques concentrés sur les négociateurs rejetant dans l’ombre la Secrétaire d’État américaine qui sur ordre de la Maison-Blanche avait tordue la main du Likoud pour lui faire lâcher prise. Et nous verrons in fine pour quelles impérieuses raisons…

La Palestine « État observateur non membre permanent » des Nations Unies

D’autres événements marquant une rupture étaient par contre plus ou moins plus attendus, tel l’accès pour la Palestine au statut d’État observateur non membre permanent 3 des Nations Unies le 29 novembre. Fait par ailleurs moins prévisible mais excessivement significatif d’un renversement de tendance, sera le volte-face, du jour au lendemain de la diplomatie française… En effet, pour ce qui concerne le petit facteur (nous n’avons pas écrit « petit farceur ») français, le 18 nov. en pleine offensive israélienne sur Gaza, M. Fabius rencontrait à Ramallah M. Abbas, président de l’Autorité palestinienne afin de lui demander instamment de renoncer à présenter le 29 nov. sa requête à l’Assemblée générale des Nations Unies en vue de faire reconnaître la Palestine comme membre de la Communauté des Nations. La démarche du factoton élyséen se vit opposer une fin de non recevoir. Les considérations techniques style « le moment n’est pas le plus opportun » rencontrèrent une ferme opposition de principe. Quelques heures plus tard, à Jérusalem, M. Fabius dépité rendait compte de l’échec de sa mission au principal intéressé, le Premier ministre israélien, M. Netanyahou. Dont acte.
Le lendemain de son retour à Paris, le mardi 20 novembre, M. Fabius sortant d’un déjeuner avec Mme Clinton, donnait une conférence devant la presse étrangère. Conférence au cours de laquelle le ministre français des Relations extérieures laissait clairement entendre que la France pencherait pour l’abstention. Position qui était le choix affiché du président Hollande, celui-ci insistant régulièrement sur les « risques de mesures de rétorsion américaines et la crainte que la demande palestinienne ne favorise pas l’ouverture de négociations directes entre Palestiniens et Israéliens ».
M. Hollande avait raison. Mais il se trompait d’acteur ! Au lendemain du vote de l’Assemblée générale, M. Netanyahou mauvais joueur, annonçait la reprise de la colonisation de la Cisjordanie avec la construction de 3000 nouveaux logements en Cisjordanie, notamment à Jérusalem Est. En sus, le blocage sine die de la réversion des droits de douanes palestiniens essentiel à la survie de l’embryon d’État. Décisions navrantes ruinant tout espoir de reprise d’un quelconque dialogue, qui valu – une fois n’est pas coutume - au représentant israélien en France d’être convoqué au Quai d’Orsay afin de transmettre à M. Lieberman - l’homologue israélien de M. Fabius - une demande de « renoncement » à ce projet de « construction ».
On connaît la réponse : M. Netanyahou n’entend pas tenir compte du moindre desiderata franco-européens, souhaits aussi respectueusement formulés soient-ils dont il n’a cure. Qui en vérité eu attendu une attitude contraire ? Reste que l’attitude française rompt malgré tout d’avec son habituel laxisme ou suivisme en un tel domaine. Serions-nous, tout à coup, moins à la remorque ? Convenons que la position de Paris a été en grande partie dictée par une évaluation réaliste du rapport existant entre ceux qui soutiennent l’État hébreu et ceux qui le désavouent pour ses continuelles transgressions de la légalité internationale. Un désaveu qui allait s’exprimer à travers l’écrasante majorité accordant l’admission formelle de la Palestine à la Communauté des Nations, cela tout en isolant les États « parias » qui allaient s’y opposer contre toute raison et toute morale.
Notons qu’en réponse au revirement français, la réponse de Tel-Aviv ne s’est pas faite attendre : le 4 déc. JSSNews.com, webzine israélien francophone lançait une virulente campagne – pétition à l’appui – de « mobilisation visant à demander au gouvernement israélien d’expulser de la capitale du pays, le Consul Général de France à Jérusalem. Frédéric Desagneaux, de son nom [qui possède également] le statut d’Ambassadeur pour la Palestine ». Joignant le geste à la parole une manifestation était illico organisée qui prévoyait de réunir quelques milliers d’exaltés… cela à l’appel d’un site qui en toute logique – parce qu’il appelle à la sédition – devrait se voir en France pénalement sanctionné… « Après l’affront sans précédent hier de la diplomatie française envers l’État d’Israël [la convocation au Quai d’Orsay relative à la reprise de la colonisation]et les atteintes répétitives à la souveraineté d’Israël par le Consulat général de France à Jérusalem qui se comporte dans la capitale d’Israël [la capitale légale en droit international étant en réalité Tel-Aviv] comme s’il s’agissait d’un État terroriste arabe se dénommant « Palestine », nous protesterons à 16H mercredi 5 décembre devant le Consulat de France à Jérusalem. Nous, citoyens israéliens originaires de France, nous demanderons du Gouvernement israélien qu’il déclare comme Persona non Grata le Consul général de France Thierry Desagneaux et qu’il l’expulse sur le champs de notre pays bien-aimé ». Amen.

Pourquoi de tels changements dans la diplomatie franco-européenne ?

Poursuivons notre chronologie de ces quelques jours qui ébranlèrent nos plus solides convictions quant à la conduite des Affaires occidentalistes au Proche-Orient. Au demeurant n’allons pas trop vite en besogne. Il y a peu de chances pour que M. Obama ait soudain conçu le désir de mériter enfin son « Nobel de la Paix ». Les mobiles profonds qui dictent sa conduite sont assurément d’une toute autre nature.
Bref, l’exact lendemain de sa rencontre avec la Secrétaire d’État américaine, le ministre français des Affaires étrangères annonçait l’intention d’un vote positif de la République en faveur de la Palestine… sachant que le vote français détermine celui d’un certain nombre d’autres chancelleries européennes… l’Allemagne s’abstiendra, seuls dans l’Union le Royaume-Uni, la Tchéquie voteront « Non » ! On pressent ici - à l’occasion de cet inopiné changement de cap diplomatique - que la décision n’a pas été prise à l’Élysée, ni au Quai, pas même à Bruxelles. La décision est venue d’ailleurs, certainement de Washington à l’occasion du déjeuner en comité très restreint déjà mentionné. A priori, M. Fabius n’a au fond rien à refuser à Mme Clinton dont il est un « groupie » et à qui il mange littéralement dans la main : n’annonçait-il pas dans « Le Point » du 22 novembre son futur soutien à la candidature en 2016 de la susdite à la présidence des États-Unis ? « C’est une femme remarquable, exceptionnellement intelligente. Quand elle entre dans une pièce, elle incarne et impose l’autorité, même avec des hommes, même avec Barak Obama ».   Le 27 novembre soit deux jours avant le vote des NU, Laurent Fabius justifiait plus précisément, devant les députés français, son tête-à-queue diplomatique et ce, avec un aplomb magistral et une mauvaise foi consommée : « Ce vote, nous allons le faire avec cohérence et lucidité. Vous savez que depuis des années et des années, la position constante de la France a été de reconnaître l’État palestinien. C’est la raison pour laquelle jeudi ou vendredi prochain, quand la question sera posée, la France répondra Oui ». Étayant la nouvelle position française – cela ne manque pas de sel ! – par le vote positif en octobre 2011de la présidence Sarkozy en faveur l’entrée de la Palestine à l’Unesco… Et, pour faire bonne mesure, en se référant sur l’engagement pré-électoral de M. Hollande d’obtenir la reconnaissance internationale d’un État palestinien, cela dans le droit fil de la position adoptée par feu Mitterrand dès 1982 [AFP 27 nov]. Ah mais !

Jeux de miroirs, jeux de dupes

L’on comprendra que Washington ait exprimé du bout des lèvres son « désaccord » avec la France - double langage et répartition des rôles obligent ! - en déclarant avec retenue son « opposition à toute prise de position à l’Assemblée générale qui de notre point de vue rendrait la situation encore plus compliquée » [AFP 27 nov] À Jérusalem le ton était moins amène, le Premier ministre Netanyahou y dénonçait avec la virulence de l’orgueil blessé l’intervention du Palestinien Abbas devant l’Assemblée des Nations Unies : « Le monde a entendu un discours diffamatoire et venimeux rempli de propagande fallacieuse contre l’armée israélienne et les citoyens d’Israël. Quelqu’un qui veut la paix ne parle pas comme cela… La décision de l’Onu ne changera rien sur le terrain. Il n’y aura pas d’État palestinien sans arrangements garantissant la sécurité des citoyens d’Israël… En présentant leur demande à l’ONU, les Palestiniens ont violé leurs accords avec Israël, et Israël agira en conséquence  ».
Une allusion limpide aux accords d’Oslo de 1993, lesquels envisageaient « la création d’un État palestinien comme résultant de négociations de paix directes israélo-palestiniennes » et non issue d’une initiative unilatérale. Reste que personne au cours de la seconde moitié du XXe siècle, n’a jamais vu les Israéliens conclure des pourparlers sans les remettre aussitôt en question, leur règle en la matière semblant être que « tout accord conclu fait automatiquement l’objet d’une renégociation en gros et en détail » !
Illustrant cette règle d’or - le prétexte était trop beau pour n’être pas aussitôt saisi - le chef de la diplomatie israélienne, Avigdor Lieberman et son vice-ministre, Danny Ayalon se sont empressés d’avertir – de menacer ? - la Communauté internationale qui « une fois de plus a fait la preuve de son irresponsabilité… qu’aujourd’hui, nous ne sommes plus tenus par nos accords avec les Palestiniens, et nous agirons uniquement en fonction de nos intérêts... La poussière doit s’accumuler sur le discours d’Abbas ». La force et l’arrogance se concentrant sur une seule des deux parties, celle-ci a maintenant beau jeu d’en faire à sa guise : certes le nouvel État palestinien existe désormais, mais seulement sur le papier parce que territorialement il s’agit d’une toute autre paire de manches ! La colonisation israélienne a en effet créé l’irréversible : la cannibalisation extensive du territoire palestinien avec 600 000 colons actuellement implantés en Cisjordanie. De sorte que revenir à présent en arrière apparaît comme une mission désespérément impossible. Le président Abbas aura par conséquent beau dire et beau faire, son discours à la tribune des Nations Unies ne changera rien à la mauvaise donne actuelle : « Le moment est venu pour le monde de dire clairement : assez d’agression, d’implantations et d’occupation » ! Oui, mais comment ? La seule solution qui aurait pu s’avérer viable étant celle - peut-être ? - d’un seul État pour deux Peuples. Mais le fanatisme religieux l’empêchera. Que faire ?

Une lueur d’espoir, l’aube d’une ère nouvelle ?

Finalement, demandons-nous si les oukases venus de Washington pourraient annoncer une révision de la politique proche-orientale des États-Unis ? Les enthousiastes, les croyants, se sont en effet derechef engouffrés dans la brèche. Obama qui n’a plus rien à perdre – pas de réélection possible pour un troisième mandat – devrait maintenant pouvoir donner sa mesure et remettre Israël à la place qui eût dû être la sienne depuis longtemps. Son mentor Zbigniew Brzezinski n‘a à ce propos pas mâché ses mots « les États-Unis ne suivront pas Israël comme une mule stupide 4 » [« US won’t follow Israel ’like a stupid mule » rt.com/usa 29 déc]. Un langage particulièrement nouveau, mais à entendre dans le contexte d’annonces réitérées de frappes hébreux sur l’Iran.
La Maison-Blanche de toute évidence n’est plus décidée à se laisser entraîner dans une nouvelle aventure militaire, entendant selon toute apparence se « désengager » progressivement d’un Proche-Orient à l’égard duquel sa dépendance énergétique devrait diminuer au fur et à mesure que seront mis en exploitation ses propres gisements pétroliers en mer profonde, ceux aussi de ses sables bitumineux et ses gaz de schistes.… l’Amérique se voyant déjà comme un nouvel eldorado pétrolier définitivement affranchi des approvisionnements en provenance du Golfe arabo-persique. Reste que cela n’est pas si simple et ce nouveau facteur – l’autonomie énergétique potentielle annoncée des États-Unis – ne signifie pas pour autant renoncement au contrôle d’une région d’intérêt géostratégique crucial…
Cet ensemble d’éléments, pour intéressant qu’ils soit, ne suffit évidemment toujours pas à expliquer pourquoi un commandement brutal, arrivé de Washington, a intimé l’ordre au gouvernement israélien de mettre fin sans délais à l’offensive sur Gaza… ni qu’il ait pu être suivi d’effet aussi vite. Un acte, répétons-le, en totale contradiction avec tout ce qui s’était vu jusqu’à présent, sauf réorientation absolue de la diplomatie armée américaine. Une hypothèse qui ne séduira que les optimistes invétérés.

Israël/États-Unis, des « agendas » divergents

Et bien gageons très simplement que les « agendas » israélien et américain ne coïncidaient plus. Les Hébreux veulent forcer le passage et préparer le terrain pour une attaque de l’Iran… Gaza en étant la première étape, puis Beyrouth où, après le Hamas, il conviendrait de « casser les reins aux Hezbollah 5 ». Ce nettoyage préalable effectué, la voie deviendrait libre pour s’en prendre à Téhéran. Cela peut-être dès après les législatives israéliennes de janvier prochain. La vox populi s’étant exprimée et M. Netanyahou ayant été reconduit dans ses fonctions de Premier ministre avec une légitimité - espère-t-il – renforcée. Ceci lui permettant toute les initiatives belligènes, avec ou sans les Américains contraints ensuite, volens nolens, de suivre. Patatras, ceux-ci ne sont plus d’accord avec ce scénario idyllique parce que Washington entend d’abord régler son compte au régime baasiste de Damas.
De ce point de vue les choses vont excessivement vite. Damas accusé depuis le 3 déc. de vouloir mettre en œuvre ses armes chimiques, se voit aujourd’hui menacée d’une intervention directe des É-U qui ont discrètement – et avec beaucoup d’à propos – concentré ces dernières semaines des forces navales d’interventions tandis que des forces spéciales américaines seraient prépositionnées Israël, en sus d’unités anglo-françaises en Jordanie. La France se préparerait à une intervention imminente en Syrie [LePoint.fr 4 déc] au sein d’une coalition multinationale dirigée par les É-U. Coalition comprenant le Royaume-Uni, la Turquie, « pilier oriental » de l’Alliance atlantique, et la Jordanie dont le souverain, Abdallah II, bien qu’à moitié Anglais, est en principe Chérif de la Mecque, le Gardien de lieux saints. Il fallait aussi prendre les devants et prendre de court les enragés de Tel-Aviv qui auraient envisagé une attaque des sites d’armes chimiques à deux reprises au cours du mois de novembre après avoir obtenu l’accord d’Amman [IsrInfos 4 déc].
Mais à la différence de la Libye de Kadhafi, après des frappes délivrées au moyen de missiles de croisières, les forces internationales héliportées devraient engager des opérations terrestres au prétexte de sécuriser les sites d’entreposage des armes chimiques syriennes. Dans les faits, cette première vague d’attaques ne devrait être que le préambule d’une guerre totale et ouverte contre le régime de Damas. Moscou sera mis devant le fait accompli et s’emploiera, faisant dès lors la part du feu, à sauver l’essentiel de ses intérêts en Syrie… à savoir sa base navale de Tartous – son seul point d’appui en Méditerranée – et la protection de ses cent mille ressortissants présents sur le territoire syrien. Une intervention qui ne pourrait qu’apporter du baume sur les plaies morales du Likoud, lequel, avons-nous dit, s’est vu frustrer de sa guerre contre le Hamas. On entrevoit ici que le divorce n’est pas tout à fait pour demain entre Tel-Aviv et Washington, la Maison-Blanche se réservant de garder peu ou prou la main sur son propre agenda indépendamment du programme égocentré et exclusiviste de son meilleur allié, qui est aussi, probablement son meilleur ennemi.
Ce même 4 décembre, le Secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen annonçait à Bruxelles, à l’issue de la réunion des ministres des Affaires étrangères des vingt-huit États membres de l’Alliance atlantique, que des missiles anti-missiles Patriot fourni par la République fédérale d’Allemagne, allaient être mis en batterie le long des 900 km de la frontière syro-turque… Pour arrêter des obus de mortier sans doute ?! Des armes à longue portée a priori défensives mais qui peuvent en tout état de cause créer une zone d’interdiction aérienne sur la majeur partie du nord de la Syrie, permettant la consolidation d’une poche « libérée » et de bases à partir desquelles l’assaut pourra être lancé dans la profondeur du territoire syrien.

Washington reprend la main : des raisons pressantes

À propos de l’offensive sur Gaza il est temps de conclure. Dans la perspective d’un conflit ouvert avec Damas, l’affaire de Gaza s’explique de façon très élémentaire ! Si la priorité de Washington est effectivement d’en finir avec le Baas syrien et la gouvernance alaouite, alliée de Téhéran, les Américains ne peuvent s’appuyer à l’intérieur de la Syrie que sur la seule force politiquement organisée que sont les Frères musulmans, fer de lance de la rébellion. En outre ceux-ci incarnent la renaissance de l’Oumma - la Communauté des croyants – sunnite. Ceux-ci ne sont, de ce fait, pas isolés au sein du monde arabe : l’Égypte, la Tunisie sont aujourd’hui dirigées par les Frères et la Turquie néo-ottomane, sunnite également, les soutient avec vigueur. Or la nécessité d’en finir avec Damas exclut catégoriquement de s’aliéner les Frères musulmans… auxquels appartient le Hamas. Que les stratèges israéliens ne se soient pas rendus compte de cette contradiction – on ne peut faire la guerre à des gens en compagnie desquels l’ont combat par ailleurs - est proprement consternant. Gageons pourtant que, à la décharge des gens de Tel-Aviv, Washington n’avait peut-être pas encore arrêté sa décision, celle de passer à la vitesse supérieure et d’intervenir urgemment pour liquider le régime de Damas, quand l’offensive a démarré.
Il faut dire que maintenant le temps presse de faire diversion en entrant en Syrie car de nombreux nuages s’accumulent dans le ciel d’Israël… Notamment à l’occasion de cette 67e session des Nations Unies : recommandation de l’Assemblée générale à déguerpir du Golan, pris sur la Syrie à l’occasion de la guerre des Six jours en 1967 et annexé en 1981 [New-York 1erdéc .RIANovosti]. Pire encore, l’Assemblée générale a en outre appelé l’État hébreu à renoncer définitivement à faire de Jérusalem sa capitale et à entamer un dialogue de paix avec les Palestiniens. Une des résolutions réaffirme à ce titre que « toutes les mesures et dispositions législatives et administratives prises par Israël, Puissance occupante, qui ont modifié ou visaient à modifier le caractère et le statut de la ville sainte de Jérusalem, en particulier la prétendue « Loi fondamentale » sur Jérusalem et la proclamation de Jérusalem capitale d’Israël, étaient nulles et non avenues et devaient être immédiatement rapportées » !
Last but not least, le pire du pire, les Nations Unies engage dorénavant Israël à ouvrir les portes de leurs centres atomiques aux inspections internationales [AssociatedPress 4 déc]. L’Assemblée générale ayant massivement approuvé une résolution enjoignant Israël de se mettre à jour vis-à-vis de la Communauté internationale en matière de nucléaire civil et implicitement/explicitement militaire. La Résolution approuvée lundi 1er déc. par un vote de 174 pour, 6 contre et 6 abstentions, appelle instamment Israël à adhérer au Traité de non-prolifération nucléaire « sans plus tarder » et « à ouvrir sans restriction ses installations aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique ». Rappelons cependant qu’Israël n’est pas seul à refuser de se soumettre aux règles de bonne vie commune sur cette question, partageant ce triste privilège avec trois autres États - l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord – officiellement détenteurs de l’arme atomique et des vecteurs afférents.
Observons que les six États s’étant opposés à la normalisation de la situation nucléaire de l’État hébreu sont comme il se doit Israël lui-même, les États-Unis, le Canada… les îles Marshall, la Micronésie et Palau ! Un assemblage pour le moins baroque qui donne la mesure de l’isolement diplomatique - sur ce dossier - de la superpuissance américaine. Un vide proprement effrayant que les Européens n’ont pas osé atténuer en se solidarisant avec Big Sister America. Un découplage impressionnant et un détramage diplomatique que ne parviendra pas à masquer très longtemps la médiatisation outrancière des dernières péripéties de la scène politique égyptienne.
On saisira que dans une telle conjoncture géopolitique de chute libre, il devînt prioritaire pour le couple américano-israélien d’ouvrir un front de guerre active en Syrie, entre autres pour rattraper – si c’est encore possible – l’effondrement du « crédit conjoint » américano-sioniste intervenu à l’occasion de cette 67e Assemblée générale. Un véritable krach sur la valeur internationale de l’Amérique monde – et de son acolyte - qui ouvre au demeurant de bien peu engageantes perspectives d’avenir pour la paix et la stabilité régionales… mais également globales.

 

Notes

(1) « Colonne de nuées » – Pilar of Cloud improprement traduit par « Colonne de Défense » – renvoie à Exode chap. 13 verset 21 « L’Éternel allait devant eux, le jour dans une colonne de nuée pour les guider dans leur chemin, et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer, afin qu’ils marchassent jour et nuit » mais également à l’Apocalypse de Jean chap. 10 verset 1 « Je vis un autre ange puissant, qui descendait du ciel, enveloppé d’une nuée ; au-dessus de sa tête était l’arc-en-ciel, et son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu  ».
(2) Les Israéliens ont-ils mis fin à l’opération « Pilar of Cloud » parce que leurs objectifs avaient été atteints et au-delà comme ils se sont empressés de le dire ? On les avait connus moins mesurés au Liban sud, en 2006 lorsqu’après la signature du cessez-le-feu ils larguaient encore des bombes à sous-munitions par centaine milliers (3 millions de sous-munitions au total pour toute la durée du conflit). Certains ont vu dans cette offensive, outre l’élimination physique d’un certains nombre de cadres du Hamas en vue de le désorganiser, un test grandeur nature destiné à épuiser les réserves de missiles palestiniens et à éprouver les capacités du « Dôme de fer » à intercepter les missiles et roquettes ennemis. Test préalable à d’éventuelles futures opérations contre l’Iran. Or 80% des projectiles auraient été arrêtés. Mais en cela la démonstration vaut-elle pour des engins balistiques plus puissants, arrivant sur leur cible avec une vélocité supérieure ? D’autant que les roquettes du Hamas et des groupes de résistance sont essentiellement des armes de guerre psychologiques et médiatiques… fort utile au demeurant pour présenter aux caméras gourmandes une ménagère éplorée en « état de choc ».
(3) L’État du Vatican bénéficie également du statut d’État observateur non membre et à ce titre ne possède pas de droit de vote. Néanmoins cette position permet à la Palestine de siéger dans tous les groupes et commissions des Nations Unies et surtout d’ester devant la justice internationale où elle aura désormais la faculté de demander à Israël de rendre des comptes pour les nombreux crimes de guerre ou contre l’humanité qu’elle a commis, commet ou commettra contre le peuple palestinien, collectivement et individuellement. On comprend que ce simple fait nouveau puisse mettre en rage des gens jusqu’ici assurés de l’impunité la plus totale. Jeudi 29 novembre à New-York, l’Assemblée générale des Nations unies accordait une large majorité de 138 États favorables au rehaussement du statut de la de la Palestine. Jusqu’ici simple observateur, la Palestine accède au rang d’« État observateur non membre permanent  ». Seulement neuf États ont voté contre la demande palestinienne dont bien entendu Israël, les États-Unis, le Canada et… la République tchèque. Quarante et un pays ont choisi l’abstention.
(4) Le géopoliticien Zbigniew Brzezinski, conseiller et mentor officieux du président Obama, récuse les pressions qu’exerce Israël sur la politique de sécurité des É-U israéliennes en battant les tambours de guerre à propos de l’Iran. « Washington ne suivra pas aveuglément Tel-Aviv dans le cas où Israël choisirait de frapper unilatéralement l’Iran ». Brzezinski va jusqu’à déclarer qu’il « déconseillera au président Obama de soutenir militairement une initiative israélienne de ce type… les É-U n’ayant aucune obligation à suivre comme une mule stupide tout ce que les israéliens font] ». Déclarations faites à l’occasion de réunions du « National Iranian American Council  » de «  l’Arms Control Association  ».
(5) L’expression « casser les reins du Hamas » est mentionnée le 6 Août 2012 sur le site « Juif.org » et par la suite sur « IsraëInfos » le 19 nov. dernier : « Israël ne cherche probablement pas à renverser le Hamas et le bouter hors de Gaza, mais à lui « casser les reins », à lui infliger des dommages dont il mettra des années à se remettre, et qui pourrait lui faire perdre le pouvoir par le jeu des rivalités sur le terrain  ».


NATO-Arab Syria intervention imminent

Paris: NATO-Arab Syria intervention imminent

DEBKAfile Special Report December 7, 2012, 3:09 PM (GMT+02:00)



Sources close to the French Defense Ministry reported Friday, Dec. 7, that a Western-Arab military intervention against the Assad regime is due to begin shortly with the participation of the US, France, Britain, Turkey, Jordan and other anti-Assad Arab nations. debkafile: The reference is to Saudi Arabia, the UAE and Qatar’s special forces.
Our military sources add that the French aircraft carrier Charles De Gaulle carrying a complement of marines is deployed in the Mediterranean, having joined the USS Eisenhower Carrier Strike Group and at least five British warships which are also carrying a large marine force.
In the second and third weeks of November, British and French naval forces, plus 2,600 special ops combatants from both nations, performed landing-and-capture exercises against fortified locations on the coast and mountains of Albania as practice for potential operations against similar terrain in Syria, where the Alawite Mountains loom over the coastal towns of Latakia and Tartus.
The troops landing there would head for the Alawite Mts. to prevent Assad and his loyal units from retreating to his mountain stronghold and fighting on from there - as he plans to do if he is forced to flee Damascus.

French sources told Le Point magazine that the NATO mission for Syria, including the UK and the US, would be modeled on the Western intervention in Libya in 2011. It would combine an aerial blitz with ground action by special forces for destroying Assad’s chemical weapons stocks, his air force and his air defense systems.  

See earlier debkafile reports on the Syrian chemical warfare threat.

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L’USS Eisenhower, un porte-avions américain muni de huit escadrons de chasseurs-bombardiers et de 8000 hommes, est arrivé sur la côte syrienne, le 5 décembre 2012, au milieu d’un violent orage, indiquant une préparation américaine pour une éventuelle intervention militaire au sol.

Les prétendus "rebelles" soit-disant "syriens", c’est-à-dire les mercenaires de l’impérialisme occidental, pourraient eux-mêmes utiliser l’arme chimique, en totale coordination avec les Etats-Unis et leurs alliés turcs, arabes, européens et israéliens, pour accuser ensuite Damas de l’avoir fait, et se créer ainsi de toute pièce un prétexte pour attaquer la Syrie.
J-M. V.

lundi 3 décembre 2012

Reuters cache les crimes des "rebelles" en Syrie

Reuters cache les crimes des "rebelles" en Syrie
de Bahar Kimyongür
3 décembre 2012
Le 16 juin 1979, un commando proche des Frères musulmans syriens fait irruption dans une caserne de l’armée de l’air à Alep où soldats sunnites, alaouites et chrétiens partagent les mêmes chambrées. 83 cadets alaouites identifiés comme tels sont séparés de leurs autres camarades par leurs bourreaux puis froidement exécutés.

Dans cet épisode tragique de l’histoire syrienne, la seule appartenance confessionnelle a motivé l’application de la peine de mort. Trois décennies plus tard, des provocateurs inspirés par les mêmes thèses sectaires détournent la légitime contestation populaire antibaassiste vers l’alaouite, un bouc émissaire tout désigné qui, depuis un millénaire, alimente suspicion et fantasmes. Mais cette fois, les alaouites sont victimes d’une campagne d’extermination systématique et à grande échelle. À un point tel que les hommes faits prisonniers par les rebelles jurent ne pas être alaouites pour échapper à leur sort. Un « détail » qui a échappé à l’agence de presse britannique Reuters à Ras Al Ain.
Dans les pays régis par des États traditionnellement hostiles au gouvernement de Damas, la nature sectaire de l’insurrection qui a éclaté à Deraa il y a vingt mois a été ignorée et remplacée par une lecture rassurante voire mystique du conflit assimilant le régime de Damas au mal absolu et la rébellion à son exact contraire. Il y a quelques jours, l’agence de presse britannique Reuters a contribué à maintenir le flou autour des réelles motivations de la rébellion armée en commettant une grossière erreur de traduction.
Dans l’une de ses dépêches reprises sur le site Internet du journal 20 Minutes du 30 novembre 2012, Reuters écrit ceci :
« Un rebelle syrien s’est semble-t-il filmé en train d’exécuter des prisonniers désarmés. La vidéo, mise en ligne sur le site YouTube, a été tournée au moyen d’une caméra apparemment fixée sur son arme. On y voit dix hommes en tee-shirt blanc et treillis, couchés face contre terre. L’un d’eux dit d’une voix suppliante qu’ils sont pacifiques, se lève et se dirige vers la caméra. Sur la bande son, on entend alors une détonation puis on voit cet homme retourner à sa place, un bras ensanglanté. La suite de la vidéo montre l’exécution des dix prisonniers. »
A première vue, ce passage ne semble guère polémique. Mais après consultation de la vidéo qui se rapporte aux faits décrits par Reuters ( http://www.youtube.com/watch ?v=sWCTshHVCmI ), on remarque immédiatement que les soldats qui supplient leurs bourreaux disent non pas être « selmiye » (pacifiques) mais « sinniye » (sunnites).
L’adhésion au sunnisme devient ainsi expression de repentance dans la bouche des condamnés.
L’un d’entre eux lance même en désespoir de cause : « Je vous jure par Allah que je suis un sunnite de Deraa » (1 min. 21 sec. et 1 min. 28 sec) …
La confusion entre le mot « pacifique » et « sunnite » de la part d’une agence de presse comme Reuters est pour le moins troublante, notamment d’un point de vue purement logique.
En effet, même sous l’effet de la peur et du désespoir, on voit mal pourquoi ces prisonniers tenteraient de convaincre leurs bourreaux d’être « pacifiques » alors que visiblement, leur âge, leur présence en zone militaire (le site est dominé par un mirador que l’on aperçoit après 1min. et 55 sec.) et la tenue de la plupart d’entre eux indiquent bien qu’ils sont militaires.
En se déclarant sunnites, ils espèrent pouvoir obtenir une grâce de la part de leurs bourreaux du Front Al Nosrah, la branche syrienne d’Al Qaïda (l’exécution est revendiquée en fin de vidéo).
Mais à leur grand malheur, aucune parole ne semble apaiser la colère des djihadistes. De ces prisonniers, les rebelles ne feront aucun prisonnier.
Si cet épisode sanglant peut paraître banal voire mineur au regard d’autres horreurs commises en Syrie, l’argument auquel se raccrochent désespérément les militaires capturés mérite une attention particulière dans la mesure où il est révélateur de la terreur sectaire que fait régner l’insurrection.
Chaque jour, des Syriens sont assassinés par les rebelles parce qu’ils n’ont pas la « bonne » confession, en particulier les alaouites.
Partisans ou opposants au régime de Damas, tous les Syriens le savent. En revanche, les observateurs occidentaux préfèrent taire ou minorer cette réalité pour « ne pas faire le jeu du régime ». Et justement, « ne pas faire le jeu du régime » est devenu la devise et l’étendard de la guerre psychologique menée contre Damas.
Loin de toute considération stratégico-idéologique, le jour de la publication de la dépêche Reuters controversée, un opposant syrien de la ville de Hassaké interviewé par l’agence de presse catholique Fides ayant requis l’anonymat a lui aussi constaté le caractère confessionnel et sectaire de la rébellion armée :
« Les alaouites ont subi le sort le plus dramatique : tués parce qu’alaouites. » reconnaît-il.
Et d’ajouter : « L’une des victimes étaient un instituteur qui a beaucoup aimé la ville et a instruit pendant de nombreuses années les enfants de toutes les familles. Des miliciens l’ont cherché, pris et tué devant son épouse et ses enfants qui ont été pris en otage. »
Les témoignages de ce genre qui attestent qu’un génocide anti-alaouite est en cours nous parviennent tous les jours de Syrie. Ils sont totalement accessibles à ceux qui veulent bien les voir et les entendre. Pour peu que les agences de presse comme Reuters veuillent bien les reproduire avec l’honnêteté et la rigueur requises.

Bahar Kimyongür
Investig’Action, 3 décembre 2012.

Bahar Kimyongür est l’auteur de Syriana, la conquête continue, Ed. Couleur Livres & Investig’action, 2011 et porte-parole du Comité contre l’ingérence en Syrie - CIS.

La stratégie néo-ottomane d’Erdogan

Turquie-Proche-Orient : La stratégie néo-ottomane d’Erdogan

Par Alexandre del Valle


Depuis l’arrivée au pouvoir en Turquie, en 2002, du parti de la Justice et du Développement (AKP), d’inspiration islamiste et anti-kémaliste, la Turquie a connu une mutation économique, politique, stratégique et socio-religieuse impressionnante. Construction de mosquées, renvoi des militaires dans leurs casernes ou en prison, autorisation du port du voile islamique (türban) dans les écoles ; retour géopolitique de la Turquie dans ses anciennes possessions du Proche-Orient, candidature à l’Union européenne, projets de suppression du serment des députés faisant référence à la laïcité et à Atatürk, etc. L’actuel Premier ministre Recep Taiyp Erdogan, fondateur de l’AKP et ex-maire d’Istanbul, qui déteste - comme tous les islamistes – l’idéologie laïque de Mustapha Atatürk (fondateur de la Turquie moderne qui abolit le Califat en 1924), tient particulièrement au projet de révision de la Constitution turque (prévu d’ici mars 2014), officiellement pour l’adapter aux « normes européennes de démocratie », mais en réalité pour faire sauter les derniers verrous laïques-kémalistes qui empêchent l’AKP de réislamiser la Turquie. Cette Constitution, forgée par les militaires en 1982, interdit les partis islamiques et garantit la laïcité de la Justice et de l’Etat. Comme les révolutionnaires islamistes issus des frères musulmans qui veulent rétablir progressivement la Charià au nom de la démocratie, l’AKP se réclame des principes démocratiques de l’Union européenne pour justifier le démantèlement des institutions kémalistes, notamment les pouvoirs politiques des militaires. Et l’estocade finale au modèle militaro-kémaliste laïque a été portée par l’AKP depuis 2008, avec la condamnation et l’incarcération de militaires anti-islamistes et de journalistes et militants nationalistes-laïques accusés d’appartenir à un groupuscule secret qui projetait de renverser l’AKP («complot Ergenekon »). Ironie de l’histoire, ces militaires condamnés par des tribunaux turcs repris en main par les islamistes, sont ceux-là mêmes qui emprisonnèrent M. Erdogan en 1997 pour « incitation à la haine religieuse », l’ancien maire d’Istanbul et son parti, l’AKP, savourent ainsi leur revanche. Et en digne héritier du Sultan-Calife ottoman, Erdogan vient d’annoncer fièrement que deux nouvelles super-Mosquées vont être édifiées à Istanbul, l’une sur la place Taksim, symbole de la Turquie moderne, véritable pied de nez aux défenseurs de la laïcité, et l’autre -d'une capacité de 30 000 places, inspirée de la Mosquée bleue, qui dominera le Bosphore depuis la plus haute colline de la ville, Camlica. 

Dirigeant « islamo-populiste » par excellence, Recep Tayip Erdogan prépare, certes, les élections présidentielles de 2014 et législatives de 2015. Mais s’il joue habilement la carte de la réislamisation, à la mode partout dans le monde musulman, c’est aussi pour permettre à la Turquie post-kémaliste de reprendre pied dans ses anciennes possessions ottomanes (Egypte, Gaza-Palestine, Liban-Syrie, Maghreb, Balkans, etc). D’où les surenchères verbales du Premier Ministre turc et de son Ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu pour dénoncer Israël et récupérer la « cause des causes », celle des Palestiniens. Ankara a donc pleinement approuvé l’obtention, par la Palestine, d’un statut d’Etat observateur à l'ONU, Erdogan appelant à la création d’un "État palestinien avec Jérusalem-est comme capitale", véritable casus belli pour Israël, avec qui la Turquie est pourtant formellement liée par un traité.

Comme l’hôpital se moquant de la charité, Erdogan déplore continuellement que la Palestine est « sous occupation israëlienne ». Quant à Davutoglu, adepte du “néo-ottomanisme” et du rapprochement avec les arabes”, il a déclaré, lors du récent sommet de l'Organisation de la coopération islamique (OCI, tenu à Djibouti), que les « attaques, dans la Bande de Gaza - “ prison à ciel ouvert” - sont un crime contre l'Humanité". Il est vrai que depuis l’affaire de la flotille de Gaza, en 2010 (commandos israéliens ayant tué neuf militants pro-palestiniens turcs qui tentaient de briser le blocus de Gaza à bord d'un ferry turc chargé d'aide humanitaire en mai 2010), Erdogan a trouvé un prétexte pour dénoncer toujours plus violemment son ex-allié Israël, meilleure façon de séduire à la fois la « rue turque » et la dite « rue arabe ». Mais les déclarations d’indignation du Premier Ministre turc reprochant à Israël, vendredi dernier, d’appuyer la construction de 3000 logements dans des colonies juives sonnent comme une « accusation-miroir ». Car les islamo-nationalistes populistes de l’AKP sont assez mal placés pour critiquer l’occupation et la colonisation de la Palestine par les Israéliens, eux qui sont si fiers d’avoir occupé ces même lieux pendant des siècles, et qui défendent le droit de la Turquie à occuper puis à coloniser, depuis 1974, 37 % du Nord de Chypre, pays pourtant membre de l’Union européenne. Mieux, Ankara refuse toute reconnaissance, même indirecte, du gouvernement légal de Chypre, et boycotte les réunions avec l’UE que Chypre en détient la présidence tournante (jusqu’à fin décembre). Rappelons que l’occupation de Chypre est condamnée depuis 1974 par les Nations Unies, qui exigent le retrait des troupes turques, et que Ankara n’y a aucun droit. Malgré cela, la Turquie d’Erdogan voudrait être admise dans l’UE sans reconnaître l’un de ses membres (chypre). Plus ubuesque encore, Ankara menace actuellement militairement le gouvernement la République (légale) de Chypre, membre de l’UE, parce qu’elle a accordé quatre licences d'exploration de gaz au pétrolier français Total, à un consortium franco-russe puis à un consortium italien (ENI) et sud-coréen (Kogas), et elle menace aussi d’exclure de ses futurs projets énergétiques toutes ces compagnies internationales qui ont signé des accords d'exploration du gaz dans les eaux territoriales de Chypre. 

Par ailleurs, la Turquie de l’AKP, si encline à défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes quand il s’agit des Palestiniens, a toujours refusé de reconnaître le droit à l’autodétermination du Kurdistan, pourtant officiellement reconnu lors du Traité de Sèvres de 1920, comme d’ailleurs l’Arménie. Certes, personne ne songe à revenir au Traité de Sèvres de 1920 ou à remettre en questions les frontières de ce pays, sachant que nombre d’autres nations ont fixé leurs frontières par la guerre. Et il ne s’agit pas non plus d’exiger des Turcs qu’ils reconnaissent l’indépendance du Kurdistan (à cheval sur la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie), qui risquerait de faire éclater ces pays. Nul ne songe non plus à recréer une Arménie occidentale dans l’Est de la Turquie, vidée de ses Arméniens entre 1898 et 1923, lors des génocides des populations arméniennes et assyro-chaldéennes (chrétiennes) d’Anatolie, crimes contre l’humanité reconnus par les Nations mais officiellement niés par Ankara. Mais il est clair que le gouvernement islamo-populiste turc est mal placé pour parler de « crimes contre l’Humanité » à Gaza à propos des raids israéliens contre les terroristes du Hamas et du Jihad islamique, alors qu’il revendique haut et fort le droit de réprimer les « terroristes » kurdes, dont la cause n’est, dans l’absolu, pas moins légitime que celle du Hamas. Rappelons que la guerre entre Ankara et les Kurdes a déjà fait 100 000, bien plus que le conflit israélo-palestinien. Les nationalistes laïques et les militaires turcs, opposés à l’AKP, sont donc de ce point de vue plus cohérents que les islamistes : ils ne prétendent pas intégrer une Union européenne tout en refusant de reconnaître la République de Chypre ; ils ne défendent pas les terroristes islamistes palestiniens ou syriens tout en revendiquant le droit de réprimer le terrorisme kurde; et ils n’utilisent pas pour les Palestiniens le terme de “crimes contre l’humanité” qu’ils ne veulent pas que d’autres l’emploient contre la Turquie. 

Quant à lui, le très susceptible Calife néo-ottoman Erdogan voudrait à la fois le beurre, l’argent du beurre et enlever la laitière…